Le Capitole, le "Sacré-coeur" des Romains -  Mais l'un symbolise la puissance de l'Etat sur l'église, alors que l'autre est une revanche de l'église sur les "communards"

 

Rome Campitelli Vittoriano

 Le Vittoriano est un monument aussi incontournable à Rome que le Sacré-Cœur à Paris avec lequel il ne manque d’ailleurs pas de points communs. La construction en calcaire blanc qui fait contraste avec un paysage à dominante ocre rouge (terra brusciata) à Rome, et gris bleu à Paris. D’une taille « kolossale » : le Vittoriano a une hauteur de 81 m, avec un portique de 72 mètres de long composé de 16 colonnes monumentales ; le Sacré-Cœur un dôme à 83 m pour une largeur de 50. Enfin ils ont été construits pour affirmer une domination et une revanche : un nouvel Etat qui fait de Rome sa capitale contre la papauté, à contrario, à Paris, la puissance de l’église catholique contre « les communards » de 1871 !

« …enfin il débouchait devant l’affreux monument à Victor-Emmanuel ; il lui semblait aussi gros qu’un surmoi, il devait le contourner par la place du Capitole pour éviter l’affrontement »[1].

Le Vittoriano commémore le souvenir de Vittorio-Emanuele II, l’artisan de l'unité italienne. Un escalier monumental encadré par deux groupes en bronze doré, représentant la Pensée et l'Action, permet d'accéder à « l'Autel de la Patrie » lui-même dominé par la statue équestre du roi Victor-Emmanuel II. Il paraît que le jour de l'inauguration un banquet de huit personnes aurait été servi dans le ventre du cheval ! Derrière, le monumental portique est surmonté, à chaque extrémité, de quadriges en bronze portant des statues de la Victoire ailée.

La taille du monument, comme sa situation, ne sont pas dus au hasard. Il s’agissait d’affirmer le rôle du nouvel Etat face à la puissance de la papauté comme ce fut le cas pour la construction des quais et des nouveaux ponts de la ville. Quand les troupes royales investissent Rome le 20 septembre 1870, Pie IX quitte son palais du Quirinal (dont le personnel emporte les clefs !) et se réfugie à Saint-Pierre. Il refuse de reconnaître Rome comme capitale du nouvel Etat et adjure les Romains de ne pas collaborer avec le gouvernement italien. Celui-ci doit donc conquérir sa capitale contre le Vatican dont la puissance est illustrée par la coupole de la basilique Saint Pierre qui domine la ville, car les papes avaient défendu la construction d'édifices de plus de 5 étages pour éviter toute concurrence.

« Ce qui achève de donner à Rome son caractère, ce qui fait qu’elle est elle-même l’emblème permanent du catholicisme, le voici : au dessus des ruines, des basiliques, des mosaïques, au dessus de l’Antiquité et du Moyen-âge, la coupole de Saint-Pierre s’élève comme la domination visible de la papauté »[2].

Entre le pape et l’Etat, c’est la guéguerre… laquelle prend toutes les formes de la « guérilla urbanistique » : les bâtiments appartenant au Vatican sont nationalisés pour y installer les nouvelles administrations de l’Etat, de nouveaux bâtiments administratifs sont construits face aux églises ou aux édifices pontificaux ou à la fin de grandes perspectives, ou encore autour du Vatican pour le masquer comme le palais de justice, le tribunal civil, l’Académie des sciences, ainsi qu’une immense caserne dans le nouveau quartier de Prati. Pire, lors de la construction de ce nouveau quartier dans les prairies (« Prati ») qui entouraient le Vatican, aucune des voies ne converge vers la basilique, mais vers la place du Risorgimento[3] ! Les noms des rues, comme des ponts permettant de passer sur la rive vaticane, portent les noms de personnages qui ont contribué à l’avènement du nouvel Etat : Cavour, Vittorio Emanuele, Mazzini, Garibaldi, Cola di Rienzo.

Dans cette stratégie de prise de possession de la ville, le Vittoriano joue pleinement son rôle. Par sa monumentalité il fait contrepoint à Saint-Pierre, d’autant qu’il est situé à l’autre extrémité de la voie qui traverse le cœur de Rome, le Corso Vittorio Emmanuele. De plus il surplombe, écrase pourrait-on même dire, et tourne royalement le dos au Capitole où siégeait la municipalité alors dirigée par les milieux catholiques ! Si le message politique est clair, le message architectural n’en est pas très esthétique pour autant. La guéguerre se terminera en 1929 avec les Accords du Latran. Le pape admet enfin qu’il n’est plus une puissance séculière et que son Etat se limite aux 44 ha de la cité du Vatican !


[1] Philippe Artières. « Vie et mort de Paul Gény ». 2013.

[2] Edgard Quinet. « Allemagne et Italie ». 1839.

[3] Risorgimento : résurgence, pour faire référence à la construction de l’unité italienne.