L’escalier de la Trinité des Monts - Pomme de discorde entre Français, Espagnols et papauté

 

Rome Campo Marcio Escalier de la Trinté des Monts 2

Avec le développement de la ville au XVIIe siècle, la nécessité de relier le sommet du Pincio aux quartiers situés à ses pieds était de plus en plus grande car il fallait alors passer par de tortueuses ruelles. Mais les papes s’y opposaient car c’était donner de l’importance à la France dont la Trinité-des-Monts était une des églises. De plus, en contrebas, était située l’ambassade d’Espagne auprès du Saint-Siège, vieille rivale du Royaume de France !

La signature du traité des Pyrénées, en 1659, mettant fin à la guerre d’Espagne et scellant la nouvelle amitié entres les deux pays, était l’occasion de créer cette liaison. Le cardinal Mazarin, qui avait passé sa jeunesse à Rome au Palais Colonna, voulait faire de cet escalier le symbole de la gloire de la monarchie française à Rome. On élabora un projet grandiose, dominé par la statue équestre de Louis XIV. Etienne Gueffier, représentant du Roi et qui habitait non loin, s’inquiétant du développement de la présence espagnole, aurait pris l’initiative de proposer cette construction en offrant 20 000 écus en 1660 ! Mais trop, c’était trop et le pape Alexandre VII Chigi s’y opposa.

Ni la mort de Mazarin, en 1661, ni celle du pape, en 1669, ne mirent fin aux querelles d’autant qu’elles se doublaient régulièrement de démêlées entre Espagnols et Français qui manifestaient leurs puissances réciproques. Fin 1661, les Français firent réaliser une liaison provisoire entre les deux zones, au prétexte de la naissance du Dauphin, et y donnèrent une fête fastueuse. Piqué au vif, l’ambassadeur d’Espagne organisa à son tour une fête grandiose, Place d’Espagne, en février 1662, laquelle coûta une fortune (8 000 écus), à l’occasion de la naissance de l’Infant d’Espagne, datée pourtant de novembre de l’année précédente ! En 1666, les pères Minimes firent apposer sur la façade de l’église-de-la-Trinité-des-Monts un écu de marbre aux armes du Royaume de France au nez des Espagnols « qui ne sauroient metre la teste aux fenetres de leurs palais respondents sur la place qu’ils n’ayent c’est object devant leurs yeux ». De 1683 à 1687 l’ambassade d’Espagne étant sans titulaire, les Français en profitèrent pour disposer des dispositifs scéniques importants sur la colline de la Trinité-des-Monts pour des motifs les plus divers : la signature de l’Edit de Fontainebleau qui révoquait l’Edit de Nantes, ou à l’occasion de la santé recouvrée du souverain ! Mais l’ambassadeur d’Espagne, de retour en 1687, ne voulut pas être en reste et il donna une fête somptueuse sur la Place d’Espagne pour l’anniversaire de la reine[1].

Le conflit fut résolu par Innocent XIII Conti (1721 / 1724) qui accepta l'architecte des Français, de Sanctis, tandis que ceux-ci finissaient par abandonner l’idée de la statue équestre royale. L'escalier de la Trinité-des-Monts, construit de 1723 à 1726, a hérité du baroque le goût des perspectives et du trompe-l'oeil. Il descend de l'église comme une cascade de travertin qui s’écoule d’abord en deux bras, se nouent, se séparent à nouveau et s’étalent finalement en un large delta vers la fontaine de la Barcaccia et la rue des Condotti qui rejoignait la zone du port de Ripetta. En bas de l’escalier, en relief sur des boules de pierre, les aigles d'Innocent XIII Conti font face aux lys de France, rappelant les luttes diplomatiques acharnées et l’accord final entre le Saint Siège et la France. Après toutes ces querelles entre Espagnols et Français, en bas de l’escalier, c’est maintenant un troisième larron qui marque sa présence ! La maison de droite était celle des poètes anglais Keats et Shelley, celle de gauche est occupée par le Babington's Tea Room, premier salon de thé de Rome créé sur l’initiative de deux sœurs anglaises.

Si l’on en croit Hector Berlioz, le lieu n’était autrefois pas très sûr ! Un soir, à leur retour à l’Académie de la Villa Médicis, Berlioz et son compagnon sont surpris par des agresseurs…

« En remontant l’escalier de la Trinita-del-monte, pour rentrer à l’Académie, il fallut dégainer nos grands couteaux romains. Des malheureux étaient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la bourse ou la vie. Mais nous étions deux, et ils n’étaient que trois; le craquement de nos couteaux, que nous ouvrîmes avec bruit, suffit pour les rendre momentanément à la vertu »[2].


[1] Charles Mazouer. « Les lieux du spectacle dans l’Europe du XVIIe siècle ». 2006.