La fontaine de la Barcacia - Le dogme et la colonne de l'Immaculée Conception 

 

Rome Campo Marzio Piazza di Spagna La Barcacia

Au pied de l’escalier de la Trinité des Monts, la fontaine de la Barcaccia est une des plus extraordinaires de Rome qui n’en manque pourtant pas ! Comme son nom l’indique, elle représente une barcasse enfoncée dans le sol de la place, comme une barque abandonnée et enlisée dans une rive.

C’est une œuvre de Pietro Bernini, le père de Gianloranzo Bernini le « Chevalier Le Bernin » des Français, qui en dessina le plan (1627). Elle porte le blason aux abeilles du pape Urbain VIII Barberini. 

 « Toutes les fontaines du monde marquent ainsi le triomphe de la pierre sur l’eau. Toutes les fontaines sauf la Barcaccia, où c’est le contraire qui se produit. La vasque de pierre est taillée en sorte que l’eau en déborde de partout : on dirait une embarcation en train de couler »[1].

Les explications sur cette très étonnante fontaine, semi-enterrée, ne manquent pas. Pour les uns, elle serait le rappel de l’échouage d’un bateau suite à la terrible inondation de 1598. La barcasse, chargée de transporter du vin, portée par la crue à partir du port de Ripetta, serait restée échouée place d’Espagne quand les eaux se seraient retirées. Pour d’autres, elle rappelle que l'endroit était autrefois utilisé pour des naumachies du temps de la Rome antique. Pour les derniers enfin, qui sont plus réalistes, il fallait résoudre un problème technique, celui du manque de pression dans la conduite de l’Acqua Virgine qui alimente ce quartier et donc construire une fontaine la plus basse possible[2]. Peu importe la raison, le résultat est absolument magique en proposant une fontaine douce et intime, à l’opposé de toutes les fontaines orgueilleuses et grandioses.

« Chaque fois que je la vois, il me semble me trouver devant l’allégorie de notre insignifiance mais aussi de notre volonté de résister envers et contre tout. Ce n’est ni un galion sillonnant toutes voiles dehors les océans, ni un vaisseau voguant vers l'île au trésor : c’est une barge qui prend l’eau de toutes parts, qui semble sur le point de couler dans la mer étale des pavés, à cent mètres d’un rivage invisible »[3].

En face de l’ambassade d’Espagne se dresse la colonne de l'Immaculée Conception que Pie IX a fait ériger en 1857 en l’honneur du dogme du même nom défini trois ans plus tôt, et réaffirmé en décembre 2007 par Benoît XVI à ce même endroit.

« Une mère cependant tout à fait particulière, choisie par Dieu pour une mission unique et mystérieuse, celle d’engendrer à la vie terrestre le Verbe éternel du Père, venu dans le monde pour le salut de tous les hommes »[4].

Il n’est que « justice » que la colonne en question soit dressée sur la place d’Espagne compte tenu du rôle pilote joué par ce pays dans la création d’un dogme qui est finalement fort récent. Les évangélistes font peu de cas de Marie, seul Luc décrit l’annonciation par l'archange Gabriel et la conception immaculée de la vierge[5]. Sur une base de marbres polychromes sont représentés les statues des quatre prophètes Moïse, David, Esaïe et Ezéchiel, et quatre bas-reliefs illustrant « la définition du dogme », « le rêve St. Joseph », « le Couronnement de Marie dans le ciel » et « l’Annonciation ». La colonne de cipolin rouge, haute de 11 mètres, est surmontée d’une gigantesque statue de laiton et de bronze de la Vierge. A l’occasion de l’inauguration, la façade de l'ambassade d'Espagne avait été décorée d'une tribune provisoire, ornée de colonnes, de pilastres, de pinacles, construite en bois, papier mâché et plâtre. Sur cette tribune étaient alignés prélats, évêques, membres du Sacré Collège, cardinaux de la Curie et le pape... Tous firent leur révérence à la statue, ce qui fit sourire le petit peuple romain irrévérencieux : le sculpteur de la statue de la Vierge ayant utilisé les traits de sa belle-mère pour modèle.


[1] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie – Dictionnaire amoureux ». 1997.

[2] Francesco Milizia, Jean-Claude Pingeron. « Vies des architectes anciens et modernes qui se sont rendus célèbres chez les différentes nations ». 1771.

[3] Marco Lodoli. « Nouvelles îles – Guide vagabond de Rome ». 2014.

[4] Benoit XVI. Discours du 10 décembre 2007 place d’Espagne.

[5] Evangile selon Saint Luc, chapitre I, versets 26 – 38.