La via Alibert - Le théâtre Alibert - Naissance du théâtre "à l'italienne"

 

Rome Campo Marzio Théâtre Alibert 2

Retraversons la place d’Espagne pour prendre la via del Babuino que nous quittons immédiatement pour rentrer dans une ruelle à droite, la via Alibert. C’est dans cette rue qu’était situé un des premiers théâtres publics de Rome, le Théâtre d’Alibert ou « Théâtre des dames », lequel occupait lui-même une place qui avait été, semble-t-il, celle d’une naumachie dans la Rome antique.

Les souverains pontifes étaient généralement opposés aux représentations publiques de théâtre et d’opéra qu’ils n’autorisaient, à la rigueur, que pendant la période du Carnaval. Au milieu du XVIIe siècle, Rome ne possédait pas de salle publique de théâtre alors que plusieurs villes italiennes et européennes possédaient déjà un tel équipement.

« Il teatro Olimpico » de Vicence (1580) fut la première salle permanente de théâtre. Conçu par Andrea Palladio, il présentait une salle semi elliptique, en gradins, beaucoup plus large que profonde. La scène était séparée de la salle par l’orchestre. Elle possédait des décors en bois élaborés par Vicenzo Scamozzi, permanents, comportant un mur de scène s’ouvrant par cinq portes sur cinq rues bordées de palais. « Il teatro Antico » de Sabbioneta (1588), à quelques kilomètres de Mantoue, s’il possède une salle en amphithéâtre ne présente plus de mur de scène « à l’antique », mais un décor plat de rues dessinées en perspective. Le théâtre Farnèse (1618), de Parme, est situé dans le palais, avec une salle en gradins en forme de U, une arche de proscenium séparant la salle de la scène, et des décors plats sur coulisses. A Paris, on inaugura, en 1689, un nouveau théâtre pour la Comédie-Française dans lequel deux balcons entouraient une fosse d'orchestre carrée, une avant-scène située devant l'arche qui l'encadrait, et une salle en amphithéâtre munie de bancs parallèles, disposés sur un parterre incliné. Toutefois, ces salles étaient plus des salles de théâtre que des salles adaptées au nouveau type de spectacle qui fait son apparition en Italie au XVIIe siècle, l’opéra, et qui était de plus en plus recherché par la « bonne société ».

James, comte d'Alibert (1626 / 1713), ex secrétaire de la Reine Christine de Suède[1], avait souhaité construire un théâtre public sur un terrain qu’il possédait rue des jardins de Naples (actuelle via Margutta). Un projet fut même élaboré auquel participa Carlo Fontana. La salle devait comporter trente trois loges par étage de galeries, en bois, dans un espace elliptique. Toutefois d’Alibert n’eut pas l’autorisation de construire son théâtre car celui-ci se trouvait dans une zone trop fortement contestée entre les Espagnols et les Français ! C’est son fils qui fit édifier le théâtre, via Margutta, en 1716 / 1725, c’est à dire au moment où se réalisait l’escalier de la Trinité-des-Monts. Ce théâtre fut le premier à autoriser que des femmes jouent sur scène. Il présentait une structure qui était issue des réflexions et des plans de Carlo Fontana pour le théâtre Tor di Nona (1670 / 1697) : une salle elliptique resserrée vers la scène (alors que jusqu’à présent les salles étaient en amphithéâtre ou en U), une superposition d’étages de loges compartimentées, un couloir extérieur pour desservir les loges, et une visibilité du Théâtre dans la ville par une monumentalité affirmée. Le Théâtre Tor di Nona déplut à l’Eglise au point qu’il fut fermé par le Pape et, pour faire bonne mesure, tous les lieux publics payant de spectacle interdits en 1697 ![2]

S’il ne fut donc pas le premier « théâtre à l’italienne », le théâtre d’Alibert participa à la recherche des architectes de la fin du XVIIe siècle pour donner un cadre adapté à l’opéra. L’opéra San Carlo de Naples date de 1737, la Scala de Milan de 1778 et la Fenice de Venise de 1790.

« Les théâtres d’Aliberti et d’Argentina, à Rome, sont bien moins grands, plus commodes et mieux ramassés (que le San Carlo de Naples). En vérité, nous devrions avoir honte de n’avoir pas dans toute la France une seule salle de spectacle, si ce n’est celle des Tuileries, peu commode et dont on ne se sert presque jamais »[3].

Le théâtre d’Alibert fut détruit en 1863 et transformé en hôtel (hôtel Manfredi).


[1] Christine de Suède (1626 / 1689), reine de Suède de 1632 à 1654, se fixe à Rome en 1674 où elle joue un grand rôle dans la vie intellectuelle et artistique.

[2] Sergio Rotondi. « L’architecture théâtrale et l’epace urbain dans la recherche de Carlo Fontana ». In « Les lieux du spectacle dans l’Europe du XVIIe siècle ». 2006.