La Transverbération de sainte Thérèse d'Avila par Le Bernin

 

Rome Sallustiano Santa Maria della Vittoria 2

Au dernier coin de la place, au Nord, l’église Santa Maria della Vittoria (rione de Sallustiano). est une œuvre de Carlo Maderno (1556 / 1629). Sur sa façade, construite entre 1624 et 1626, les lignes verticales (pilastres) sont peu marquées à contrario des lignes horizontales (corniches), mais des lignes courbes (volutes, niches, frontons) viennent lui donner du rythme. L’église est dédiée à la victoire de la Montagne Blanche, enrichie par l'installation de la chapelle Cornaro, œuvre du Bernin, la Transverbération de sainte Thérèse d’Avila. Un des personnages du roman de Zola « Rome » s’y rendait très régulièrement pour des extases artistiques.

 « Ah ! Mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah ! Mon ami, vous n’avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce matin… Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre languissamment les yeux, encore pâmée d’avoir été possédée par Jésus… Ah ! c’est à mourir ! »[1]

La sculpture du Bernin, toute du marbre le plus blanc et le plus fin, est placée dans une niche elliptique, encadrée de doubles colonnes, située en hauteur derrière l’autel de la chapelle latérale gauche. Une source de lumière naturelle est dissimulée derrière le fronton brisé de la niche et, accompagnée par de fins rayons dorés qui descendent en s’évasant, elle vient baigner la sculpture d’une lumière claire et tamisée. Les visages sont exquis, les drapés de la robe de la sainte admirables, et le dynamisme des gestes et des attitudes rend l’ensemble vivant. La scène représente le moment suprême de l’extase divin tel que l’a décrit sainte Thérèse d’Avila.

« Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles ; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d’amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l’heure : mais si excessive était la suavité que me causait cette extrême douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu » [2].

Une fois l’admiration pour la prouesse artistique passée, on se rend compte que l’on n’est pas seul à admirer la scène. Non pas quelques touristes égarés ici ou les rares admirateurs du Bernin faisant le tour de ses œuvres romaines, mais bien les membres de la famille Cornaro, représentés en marbre, dans des loges de théâtre, sur les murs latéraux de la chapelle. Ces gens-là regardent, discutent, apprécient le spectacle depuis quatre cent ans, comme s’ils assistaient à la représentation d’un nouvel opéra, savourant la voix de la cantatrice ou estimant l’imagination du metteur en scène ! On est scandalisé que ces gens puissent se comporter avec tant de légèreté et de désinvolture face à une situation qui devrait les conduire plutôt au recueillement et la dévotion. Ils s’apostrophent et jugent manifestement de la qualité du spectacle ! Cette sculpture fut l’objet d’une polémique sur cette « mise en scène », même si tous s’accordent à reconnaître la dextérité du maître dans l’exécution de l’œuvre. 

« C’est une expression merveilleuse, mais franchement beaucoup trop vive pour une église. Si c’est ici l’amour divin, je le connais ; on en voit ici-bas maintes copies d’après nature » [3].

Ce que ces personnages regardent avec aussi peu de sérieux ne peut pas être une scène d’un mystère divin ; celle-ci devient une action triviale, une jouissance érotique ! On ne peut pourtant pas suspecter Le Bernin d’irrespect envers la religion, c’est donc que l’art baroque de la représentation était considéré comme la vie même. Aïe, en plus ce matin, la lumière naturelle ne pénètre pas bien par l’oculus et c’est un petit jour triste qui baigne la Sainte de sa lumière et la fait paraître un peu poussiéreuse. Pas d’extase donc, ni sacrée, ni triviale cette fois-ci. Mais quel culot de la part du Bernin que d’avoir fait de cette œuvre le centre d’une scène de théâtre ! Cela mérite d’y venir et d’y revenir régulièrement. 


[1] Émile Zola. « Rome ». 1896.

[2] Thérèse d’Avila. « Le livre de la vie ». 1588. Cité par Wikipédia.

[3] Président De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

Liste des promenades dans Rome et liste de la promenade Castro Pretorio / Piazza de la Repubblica