Un généreux mécène - La via Merulana et son affreux pastis - Carlo Emilio Gadda

 

Rome Monti Esquilino 219 Via Merulana 1

Autre vague souvenir romain dans le quartier, l’auditorium de Mécène situé dans un petit square sur une place triangulaire. De la place Victor Emmanuel II, vous y arriverez par la Via Leopardi. L’auditorium fut redécouvert lors de l’aménagement des nouveaux quartiers de l’Esquilin en 1874. Ce n’est pas très spectaculaire et cela ne se visite pas. Il s’agit d’un petit édifice rectangulaire, fermé par une abside semi-circulaire dans laquelle était disposé un petit hémicycle de gradins. Les murs étaient creusés de niches rectangulaires et décorés de fresques « à la pompéienne ». Ce serait un nymphée, peut être utilisée pour des spectacles. Il s’agit des seuls souvenirs de la fabuleuse propriété de Mécène, un personnage très important et très riche. Il comptait parmi ses fréquentations Virgile et Horace et il est resté célèbre pour avoir consacré sa fortune et son influence à promouvoir les arts et les lettres. Il était l’ami et le conseiller de l’empereur Auguste et a transformé en une somptueuse résidence une zone qui servait jusqu’alors de nécropole en l'améliorant par comblement. L’ensemble est ensuite passé dans le domaine impérial et les jardins ont été intégrés, à l'époque de Néron, dans sa fabuleuse Domus Aurea.

« La demeure était si vaste qu’elle renfermait des portiques à trois séries de colonnes, longs de mille pas, une pièce d’eau semblable à la mer, entourée de maisons formant comme des villes, et par surcroît une étendue de campagne où se voyaient des cultures, des vignobles, des pâturages et des forêts, contenant une multitude d’animaux domestiques et sauvages. Dans le reste de l’édifice tout était couvert de dorures, rehaussé de pierres précieuses et de nacre. Le plafond des salles à manger était fait de tablettes d’ivoire mobiles et percées de trous afin qu’on pût répandre sur les convives des fleurs ou des parfums. La principale salle était ronde et tournait continuellement sur elle-même, alternant jour et nuit comme l’univers. Dans les salles de bains coulaient les eaux de la mer et celles d’Albula »[1].

Puis la Domus Aurea fut démantelée et le lac comblé pour y édifier le Colisée !

« Rome, cette Amérique de la Grèce »[2].

Nous sommes aujourd’hui bien loin de ces fastes impériaux. Le petit square est plutôt utilisé par des SdF qui prennent le soleil en discutant bruyamment, une bouteille de vin pas trop loin de la main. De la place située devant Saint-Jean-de-Latran part, en biais, une grande voie rectiligne : la Via Merulana (la rue des merles). Son nom dérive en réalité de celui de la famille Merula (ou Meruli ou Merli) qui possédait toute la zone. Elle suit l'itinéraire tracé au seizième siècle par Grégoire XIII et Sixte V pour organiser des processions entre Santa Maria Maggiore, San Giovanni in Laterano, la Scala Santa et Santa Croce in Gerusalemme. A partir du XVIIe s’y construisirent de belles villas suburbaines pour la noblesse romaine dont la plupart furent détruites lors de l’urbanisation de la fin du XIXe avec l’installation de la classe moyenne et la bourgeoisie blanches, c'est-à-dire les nouvelles classes sociales qui soutenaient l’installation de la monarchie en 1870, contre la monarchie noire restée fidèle au pape. La Via Merulana est toujours le lieu de processions religieuses. Pour la Fête Dieu, le Pape remonte à pied de Saint-Jean-de-Latran à Sainte-Marie-Majeure.

Elle est aussi le décor de ce qui est considéré comme un des premiers romans policier italien « Quer pasticciaccio brutto de via Merulana » de l'écrivain italien Carlo Emilio Gadda[3], à la verve truculente. Ce roman a ensuite donné lieu à un film, en 1959, puis à une série télévisée en 1982. Au 219 de la rue des Merles, dans un immeuble bourgeois, ont eu lieu un vol de bijoux d’une comtesse, mais aussi, plus horrible, un meurtre. C’est Francesco Ingravallo, Don Ciccio pour les intimes, qui est chargé de l’enquête, d’autant plus délicate qu’il connaissait la victime… Aujourd’hui, le 219 apparaît comme un lieu assez anonyme, abritant très prosaïquement une pizzeria et un loueur de vidéocassettes.


[1] Suétone. « Vie de Néron ». Cité par Wykipedia.

[2] Fernando Pessoa. « Prolégomènes ».

[3] Carlo Emilio Gadda. « L'Affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

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