Basiliques et processions - Les rapports de l'église et du monde du travail - Saint-Jean et Borromini

 

Rome Monti Saint Jean de Latran 01

Les rapports de l’Eglise avec le monde du travail sont difficiles, complexes, objets de nombreux malentendus. L’exemple des prêtres ouvriers en est un bon exemple : Pie XII décida, en 1954, d’arrêter l’expérience de peur qu’ils ne soient noyautés par le Parti Communiste ! Lors de ma dernière visite à Saint-Jean-de-Latran, j’ai pu, une nouvelle fois, visuellement constater le maintien de ces rapports difficiles, d’incompréhension réciproque.

Ce jour là, un groupe d’ecclésiastiques britanniques était reçu dans la basilique et, bien sûr, l’accueil commençait par une messe. Le nombre de participants était particulièrement élevé, peut-être deux cent personnes, mais le protocole semblait en avoir sous estimé le nombre et il n’y avait pas assez de chaises pour que leurs éminences puissent toutes s’asseoir.

Pendant que se préparait la cérémonie, à côté du chœur, un brave homme de carreleur était en train de faire des réparations sur les marbres du sol. Pour éviter que les visiteurs et pratiquants ne piétinent les morceaux de marbre qu’il venait de sceller, et faute de barrières métalliques pour protéger son modeste chantier, il avait organisé une palissade de chaises autour de ses travaux.

Mais voilà, comme il manquait des sièges pour nos sommités anglophones - je n’ai pas dit anglicanes lesquelles ne seraient certainement pas reçues ici en grandes pompes - les retardataires, constatant qu’il n’y avait plus de chaises pour eux, allaient les « piquer », l’un après l’autre, dans la barrière de protection du « chantier ». Au plus vif mécontentement de notre carreleur bien entendu, qui levait les bras au ciel - Hé oui, après tout, n’était ce pas le lieu pour l’implorer ? – à chaque fois qu’une éminence venait lui grignoter sa muraille protectrice !

Voilà toute la question posée : qui du carreleur ou du prêtre doit utiliser les chaises de la basilique ? Qui du travailleur ou du prêtre doit avoir la priorité ? Qui sera à la droite du Christ ? Celui qui aura sué sang et eau pour vivre et nourrir sa famille et faire consciencieusement son boulot ? Ou celui qui aura vécu au crochet du premier pour pouvoir louer Dieu ? Poser la question ainsi, il est vrai de manière fort peu « catholique » et même tendancieuse, disons-le, c’est évidemment y répondre.

Bon, mais la basilique de Saint-Jean-de-Latran ? « Mouais »... La pauvre a tellement souffert de modifications diverses qu’elle est une véritable encyclopédie des différents styles architecturaux. Fondée par Constantin en 324, détruite par les Visigoths (410) et les Vandales (455), restaurée au Ve et au VIIe siècles, détruite par un tremblement de terre en 896, reconstruite en 904, incendiée en 1308 et une nouvelle fois en 1361, rebâtie, re-liftée en 1650 par Borromini, décorée d’une façade monumentale et théâtrale en 1736, allongée en 1885… J’en oublie certainement. L'intérieur de la basilique date pour l’essentiel de la restauration de 1650. Borromini transforma l'intérieur, de style roman, en style baroque. Il remplace l’enfilade de colonnes de la nef par un nombre d'arcades plus réduites, passant de 14 à 5 ; il ouvre des fenêtres au dessus des arcades pour éclairer la nef et décore l’ensemble de pilastres colossaux. Les espaces fermés des arcades sont décorés de hauts et larges tabernacles, en avancée, abritant les statues monumentales des douze apôtres.

« Au milieu de chacun des pilastres de la grande nef, il y a une niche ridicule, garnie d’une statue colossale plus ridicule encore »[1].

Il construit des chapelles dans les nefs latérales et recouvre les murs de marbre blanc à l’image de Sant Ivo et San Carlo alle quatro fontane également toutes blanches à l’intérieur. N’ayant pu jouer sur les formes de l’église elle-même, comme dans ces deux derniers exemples, l’intérieur de la basilique, certes grandiose, reste plutôt froid, même si l’opposition des lignes courbes et des couleurs plus foncées des tabernacles avec le contrepoint les pilastres colossaux dynamise la nef.

Sous l’autel est enterré le pape Martin V (1417 / 1431) lequel mit fin au schisme d’Avignon. Suite à son décès, son corps fut chargé sur un catafalque tiré par des bœufs. Ceux-ci s’ébranlèrent alors d’eux-mêmes et ils prirent la direction de Saint-Jean-de-Latran. Arrivés à la basilique, les portes s’ouvrirent et les cloches se mirent à sonner toutes seules. Les bœufs s’immobilisèrent alors devant l’autel et s’agenouillèrent, refusant d’aller plus loin. Les signes divins étaient si clairs qu’il fut décidé d’ensevelir Martin V à l’endroit où le prodige l’avait conduit, sous l’autel de la basilique.


[1] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829. Est-il besoin de préciser que Stendhal détestait le baroque ?

Liste des promenades dans Rome et liste des articles sur Monti et Esquilino Sud

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