La Porta Maggiore - Le tombeau du boulanger Eurysaces - La spéculation sur les terrains Wolkonsky

 

Rome Esquilin Porta Maggiore

A quelques pas de là, l’on peut aller voir une des portes de l’enceinte de Constantin, la Porta Maggiore. Elle est curieusement composée des arcades de l’aqueduc de l’Aqua Claudia. Mais le plus intéressant n’est pas là mais dans l’étonnant monument situé à l’extérieur de l’enceinte : le tombeau de Marcus Virgilius Eurysaces. Eurysaces, après avoir été plusieurs années au service d'une famille d'aristocrates, acheta sa liberté et devint boulanger des armées. Comme tout fournisseur des armées, Eurysaces, comme la société Halliburton mais aussi notre Voltaire, devint très riche, ce qui lui permit de faire construire ce tombeau pour lui et son épouse Atistia vers 30 avant J.C. Il présente une frise illustrant la fabrication du pain et des cylindres qui rappellent les mesures à blé. L’ensemble est malheureusement dans un état déplorable. Outre qu’il faut risquer sa vie pour traverser une avenue où la circulation est dense et rapide, le jardin du terre plein central comme la tombe sont dans un état d’abandon qui ne permettent ni de bien la voir, ni de l’apprécier.

Retournons donc à Sainte-Marie-Majeure pour terminer notre pèlerinage. Plutôt que de faire le chemin en sens inverse, au long du mur d’Aurélien, coupons par les Via Piatti et Ludovico di Savoia, cela permettra de longer et d’admirer les jardins de la villa Wolkonsky, lieu de résidence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne depuis 1947. La Villa Wolkonsky a été construite dans les années 1890 par les descendants de la princesse russe Zénaïde Wolkonsky, épouse d'un aide de camp du tsar Alexandre Ier. Sa construction est représentative de la fièvre immobilière qui suivit l’établissement de la ville de Rome comme capitale de l’Italie. En 1830, le père de la princesse lui avait donné un très grand terrain dans cette zone alors située hors la ville et composée essentiellement de très grandes propriétés appartenant à la noblesse romaine. Chaque grande famille y possédait une villa où elle venait passer les chaudes heures d’été hors de la touffeur du centre ville. Le terrain d’origine comportait pas moins de 36 arcades d’un aqueduc du 1er siècle de notre ère. Si la princesse se construisit une petite villa, ses successeurs profitèrent de la spéculation immobilière des années 1870 pour vendre une large partie de la propriété et, avec le produit de la vente, se construire une grande et fastueuse villa sur le terrain restant.

Les spéculateurs de l’époque, persuadés que Rome allait devenir rapidement une très grande ville à l’image de Paris et Londres, achetèrent tout ce qu’ils purent à une noblesse romaine souvent bien désargentée et ayant perdu tout pouvoir politique avec la disparition des Etats de l’église et l’avènement de la Royauté. Assez rapidement, la ville passa de 200 à 400 000 habitants, notamment avec l’arrivée des fonctionnaires des nouveaux ministères centraux, et avec l’implantation d’une bourgeoisie nationale, semblant donner raison à ceux qui prévoyaient une capitale d’un million d’habitants. Les nouveaux quartiers se multipliaient, notamment sur l’Esquilin, Nomentano et Borgo… Jusqu’au moment où il fallut se rendre à l’évidence : l’on avait vu trop grand, beaucoup trop grand.

Les Banques achetèrent les terrains pour les revendre dans un objectif spéculatif. Mais la bourgeoisie nationale étant encore réduite, sauf dans le Nord de l’Italie, peu d’acquéreurs pouvaient donc acheter les terrains au comptant. Qu’à cela ne tienne, les banques prêtaient aux investisseurs audacieux non seulement la valeur du terrain qu’elle leur vendait mais aussi la valeur d’une partie de la construction de l’immeuble en l’hypothéquant ! L’emprunteur construisait alors une partie de l’immeuble et, avec les ressources des premiers loyers, commençait à rembourser son prêt ou poursuivait l’érection de l’immeuble. Tout cela a fort bien fonctionné tant qu’il arrivait sans cesse de nouveaux locataires… Mais le flux s’étant tari, les propriétaires ne purent louer leurs appartements et ils durent interrompre les constructions, puis ils furent incapables de rembourser leurs emprunts. Les immeubles furent expropriés mais les banques, faute de candidats, ne pouvaient ni revendre les immeubles, ni les louer. Ce fut l’effondrement. Les actions de la Banque tibérine qui étaient cotées 600 francs en mars 1887, tombèrent à 35 francs en mars .189l ; celles de « l’Esquilino » qui valaient 291 francs en mars 1887 n’étaient rachetées que 2 francs en mars 1891[1] !

Cela ne vous rappelle rien ? Les banquiers, plutôt que de suivre des formations de très haut niveau en mathématique financières, ne devraient-ils pas suivre plus modestement des études d’histoire ?