Sant'Angelo in Pescheria - Via del Portico d'Ottavia - Le ghetto de Rome

 

Rome Sant'Angelo Ghetto 1

Du Ponte Fabricio, une large voie conduit par la via del Portico D’Ottavia à Sant’Angelo in Pescheria. L’église, construite en 770, occupe, à la manière d’un Bernard l’Hermite, le Portique du temple dédié à Octavie Propylaia. De l’art d’accommoder les restes ! L’église porte ce nom en référence au marché aux poissons qui se tenait, à partir du Moyen-âge, sur la petite place qui lui faisait face, mais aussi sous le portique lui-même et cela jusqu’en 1880 ! Bien entendu, la très puissante confrérie des poissonniers avait alors son siège dans l’église et le quartier a toujours pour emblème un poisson argenté. Sant’Angelo in Pescheria, outre son rôle économique, a eu une certaine importance historique car c’est d’ici que, le dimanche de la Pentecôte 1347, Cola di Rienzo a lancé l'assaut sur le Capitole pour y restaurer la république contre la noblesse romaine des Orsini et des Colonna.

La Via del Portico D’Ottavia s’appelait autrefois... Sant’Angelo di Pescheria, bien entendu ! Elle prit son nom actuel après la proclamation de Rome-capitale car il s’agissait désormais de nier la puissance pontificale et de rappeler, au contraire, le passé glorieux de la Rome antique. A quelques pas de là, je croise des attroupements de personnes portant la kipa. C’est que nous sommes devant l’académie de la culture juive, par une belle journée d’hiver, ensoleillée, et les parents discutent par petits groupes sur le trottoir en attendant leur progéniture qui est encore en classe. La communauté juive en Italie est aujourd’hui limitée. Elle est estimée à 35 000 personnes pour toute la péninsule. Dans le ghetto de Rome ne subsiste plus qu’une toute petite communauté, toutefois celle-ci serait la plus ancienne d’Europe. Ses origines remonteraient à 161 avant JC lorsque Judah et Simon Maccabe, ambassadeurs de leur père Mattatia, vinrent demander au Sénat romain une alliance contre Antiochus Epiphane des Seleucides de Syrie qui avait profané le Temple de Jérusalem. De nombreux Juifs s’installèrent alors dans l’actuel quartier du Trastevere (outre Tibre) réservé aux étrangers. Ils y transférèrent le rite alors en vigueur à Jérusalem qui restera inchangé durant vingt et un siècles et qui est qualifié de « rite italien ».

Les membres de la communauté juive ont souffert de nombreuses persécutions. En 1555, Paul IV, à peine élu, édicte une bulle « Cum nimis absurdum » par laquelle il considère absurde que les Juifs puissent vivre parmi les Chrétiens. En conséquence, il révoque tous les droits concédés aux Juifs et instaure un ghetto, dans le quartier le plus insalubre de la cité.

« Il n’y a point de quais le long du Tibre ; jugez quel énorme défaut dans une ville aussi ornée que celle-ci ! Il arrive que les quartiers voisins de la rivière, qui devraient être les plus ouverts et les plus aérés, sont, au contraire, les plus vilains ; celui des Juifs surtout est d’une archi-saloperie »[1].

En 1603, des murs sont construits pour isoler le ghetto et ses cinq portes sont fermées du coucher du soleil à l'aube. Cinq synagogues y sont édifiées : trois séfarades (Catalana, Castigliana et Sicilia) et deux de rite italien (Nova et Tempio, regroupées en un seul bâtiment). Avec l’entrée des troupes françaises à Rome, en 1798, les portes du ghetto sont ouvertes mais, à la chute de Napoléon, le pape Pie VII les referme à nouveau dès vingt heures. Sur un espace habitable réduit, de 23 000 m2, s’entassent 5 000 personnes dans l’insalubrité la plus totale. En 1870 l’Italie est unifiée, le pape perd son pouvoir temporel sur la ville : les portes et les murs du ghetto sont enfin abattus.

Les Italiens de confession juive fournirent de nombreux responsables à l’appareil d’Etat : Luigi Luzzati fut ministre des finances durant vingt ans et Premier ministre en 1910, Giuseppe Ottolenghi, ministre de la guerre en 1902-1903, Leone Wollemberg, ministre des finances dès 1901, Ludovico Mortara fut ministre de la justice et, après 1923, présida la cour d’appel. Le 6 octobre 1938, le Grand Conseil fasciste, à l'exception d'Italo Balbo qui s’abstint, approuve une série de mesures racistes. Cela inclut l'aryanisation des entreprises juives et permet, par exemple, à l'industriel Garzanti de racheter à bas prix la maison d'édition Treves de Milan dont l'éditeur, Formiggini, se suicide. Le lourd et pompeux bâtiment de la synagogue, en forme de croix grecque, fut érigé à la fin du XIXe, à l’un des emplacements d’une des portes d’accès au ghetto, au centre d’un jardin où étaient conservées plusieurs dalles funéraires de l’ancien cimetière du ghetto.