Les évolutions de la rue des boutiques obscures - Le Bottegone, du siège du PCI à celui d'un cabinet d'audit financier - La rue Caetani et le souvenir d'Aldo Moro

 

Rome Sant Angelo rue des boutiques obscures

 Voilà un titre de rue peu habituel et qui fleure bon son poids de mystère. Et pourtant, on ne peut qu’être fort déçu en y flânant : il ne s’agit pas d’une ruelle étroite et sinueuse, véritable coupe-gorge à touristes, mais d’une voie large, à la circulation automobile réduite et qui semble plus servir de parking que de voie de passage. L’étymologie du nom expliquerait partiellement l’écart entre représentation et réalité : la rue était appelée « apothecas obscuras » au Moyen-âge, « boutiques sans fenêtres », par suite de la multitude des boutiques, échoppes et comptoirs qui s’étaient installés dans les anciennes arcades du théâtre de Balbus.

 Mais cela n’élucide pas tout : la rue étroite du moyen-âge a été élargie, en 1938, sur son côté gauche en direction de la piazza Venezzia, dans le cadre des travaux haussmanniens de Mussolini qui visaient à assurer une meilleure liaison entre la Piazza Venezzia et la Piazza di Torre Argentina. Furent détruits à cette occasion, maisons anciennes, palais ou églises baroques comme l’église Sainte-Lucie visible sur ce dessin de Giuseppe Vasi de 1761. Le fascisme ne respecta que les ruines de la Rome antique découverts à cette occasion. Quand à la liaison routière Venezzia / Argentina, elle ne semble pas avoir été améliorée pour autant !

 Dans l’antiquité, la zone était occupée par un théâtre et son portique, construits en 13 av. JC, par Lucius Cornelius Balbus Minor, un banquier et ami d’Auguste, après sa victoire sur les Garamantes, une population berbère de Lybie. Le théâtre pouvait accueillir 7 700 spectateurs et était richement décoré. Détruit en 79, des éléments du théâtre sont néanmoins aujourd’hui visibles dans le musée Crypta Balbi, au numéro 31. Outre des éléments du théâtre antique, ce musée est un musée de l'archéologie urbaine, présentant les résultats des études et recherches sur l’évolution de cet espace au cours des différents siècles[1].

L’immeuble du n°5, édifié en 1946, a abrité le Parti Communiste Italien jusqu’à sa disparition en 1991. Surnommé le « Bottegone », le bâtiment de cinq étages fut construit par un entrepreneur immobilier, Alfio Marchini, qui en fit cadeau au Parti[2]. Le second étage abritait le bureau du secrétaire général, à l’emplacement du balcon. Au lendemain de la guerre, le PCI était auréolé de son rôle éminent dans la lutte antifasciste et il devint le second parti d’Italie, derrière la Démocratie-Chrétienne. Il fut le premier parti communiste à mettre en cause le modèle soviétique, prônant la mise en œuvre d’une « voie nationale vers le socialisme ». En 1973, il proposait à la Démocratie-Chrétienne « un compromis historique » afin de reconstruire la démocratie italienne. Lors des élections législatives de 1976, le PCI obtint 34,4 % des voix ; il comptait alors 1 700 000 membres et dirigeait plusieurs grandes villes et régions. La mort de Berlinguer, les « années de plomb », la chute des régimes socialistes, réduisirent progressivement l’influence du parti qui disparut en 1991. Mais, il faut certainement chercher les causes de cette disparition beaucoup plus profondément.

Désormais patrimoine de la famille Angelucci, propriétaire du groupe de santé Tosinvest, il était question que les étages de l’immeuble soient loués à l’entreprise « Ernst & Young », l’un des principaux cabinets d'audit financier mondial, faisant partie des « Big Four »… Tout un symbole : passer du PCI à la finance internationale !

 Pour retourner dans le quartier du ghetto, on peut longer le palais Mattei, par la petite rue Caetani. Sur le mur du palais une plaque rappelle que c’est ici que fut retrouvé, le 9 mai 1978, le corps d’Aldo Moro, président du Conseil, assassiné par les Brigades rouges, dans le coffre d'une Renault 4L de couleur rouge. Ce lieu était symbolique car il est situé à égale distance de la piazza del Gesù, siège de la Démocratie-Chrétienne, et de la via delle Botteghe oscure, siège du Parti Communiste Italien[3]. Mais plus que par les Brigades rouges, c’est par les siens qu’Aldo Moro aura été assassiné : le gouvernement italien, la Démocratie-Chrétienne et le gouvernement américain ! Ils préféraient un Moro mort leur permettant de conduire une politique anti-démocratique, sécuritaire, plutôt qu’un Moro vivant qui ferait alliance avec les Communistes mettant ainsi un grand coup de pied dans la fourmilière de la vie politique et économique italienne. C’est pourquoi ils firent d’abord trainer les négociations avec les ravisseurs, puis finalement les rompirent en sachant qu’elle en serait la conséquence.


[1] Brice Gruet. « De la ville antique à la ville médiévale ». In « La rue à Rome ». PUPS. 2006.

[2] Guy Roland, alias Pedro McEvoy, alias Jimmy Pedro Stern, ne retrouvera donc pas son appartement du n°2, il a disparu dans la construction de l’immeuble du PCI ! Patrick Modiano. « Rue des Boutiques Obscures ». 1978.

[3] Lire le beau texte de Marco Baliani. « Corps d’état, l’affaire Moro ». In « Dormira jamais ». 9 mai 1978.

Liste des promenades dans Rome et liste des articles sur Sant'Angelo et le ghetto

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