Une histoire d'assassinat - Puis de spéculation - Et d'idéologie fasciste - Enfin de protection des chats !

 

Rome Pigan Largo di Torre Argentina

Le Corso débouche tout à coup sur un vaste espace libre, occupé pour une grande partie par un trou rectangulaire profond de plusieurs mètres. Lequel trou est évidemment récent ! Dans le cadre du plan d’urbanisme, dit « de régulation » de 1909, confirmé en 1919, il était prévu de construire, à cet endroit, des bâtiments pour « l’Istituto Romano dei Beni Stabili », une société immobilière par actions.

En 1926, les travaux de démolition du pâté de maison et de l'église du XVIIe, San Nicola de' Cesarini, exhumèrent les vestiges d'une statue colossale, en marbre grec, de la déesse Fortune ; la tête mesurant 1,46 mètres ! Des fouilles plus profondes firent apparaître un complexe archéologique de temples de l'époque républicaine. Il fallut en référer au Duce qui décida, bien évidemment, de faire exhumer les temples et de créer un nouveau « forum » inauguré en 1929 : la priorité des priorités étant de souligner la filiation entre la Rome antique et la Rome fasciste et non de conserver des bâtiments médiévaux et baroques !

Et que voit-on au fond du trou dénommé bien pompeusement « Area sacra » ? Les soubassements de quatre temples, du IVe au Ier siècle av. JC, d’ailleurs remaniés à de nombreuses reprises au cours de cette période. Pour les non-spécialistes de l’architecture antique, le plus intéressant est constitué par le podium de stuc situé derrière le temple rond, dit de « la Fortune ». C’était la Curie de Pompée où se réunissait le Sénat après la destruction par un incendie en 52 av JC de la « Curia Hostilia » située sur le forum.

C’est donc là que César fut assassiné le 15 mars 44 av. JC !

Mais touristes et passants qui regardent dans le trou ne s’intéressent pas nécessairement aux ruines romaines mais plutôt à la colonie de chats qui s’y promène et s’y prélasse. Ce serait la plus importante de la ville car à Rome, comme à Venise, ils sont partout. Officiellement ils seraient 300 000, dont 180 000 en liberté. Depuis 1997, une loi régionale assure même « la protection des chats qui vivent en état de liberté », précisant qu’« il est interdit à quiconque de les maltraiter et de les déplacer de leur habitat », sous peine de sanctions bien entendu et pas symboliques du tout : jusqu'à dix-huit mois de prison et 15 000 € d'amende[1].

Ce sont les petites gens du quartier qui s’occupent de nourrir la colonie de félins, les « gattare », de « gatto », le chat. Une association culturelle « Colonie féline du Largo Argentina » s’occupe de leur santé, les soigne et, avec responsabilité, les stérilise afin d’éviter que la zone en soit submergée ! Les chats de Rome ont même leur site internet ![2].

« Rome peut être considérée comme une marraine pour les chats, et le caractère du peuple romain, fait de simplicité et de sens de la bonté, est à rechercher dans cette sympathie, voire cet amour, pour les chats »[3].

Scandale en octobre 2012 ! La direction archéologique de Rome a décidé un grand nettoyage des ruines romaines de « l'Area Sacra ». Il faut dire que l’état de celle-ci laisse un peu à désirer et qu’elle apparait plutôt à l’abandon. La responsable du département d'archéologie de Rome aurait décidé d’éliminer toutes les constructions abusives sur le site, notamment le cabanon où l'association stocke les aliments et médicaments destinés à ses deux cent pensionnaires. Levée générale de boucliers, manifestations et pétitions… Plus de 6 500 auraient été envoyées au département archéologique et au gouvernement de la ville. Une réunion de conciliation a dû être organisée avec les services municipaux concernés, archéologie et santé. Aux dernières nouvelles, on s’achemine vers un compromis pour sauvegarder ruines et chats : deux héritages culturels majeurs !

Moralité : les temps changent. La « grandeur de l’Empire » ne prime plus sur toute autre considération !


[1] Jean-Jacques Bozonnet. « Les chats, empereurs de Rome ». Le Monde. 06/01/2005.

[2] romancats, en anglais et en allemand mais pas en italien… Curieux, non ?

[3] « …estime Frère Renato, un franciscain qui a en charge sept colonies dans son quartier de Salario ». Cité par Jean-Jacques Bozonnet.