Une place d'Argentine ? - Le théâtre Argentina - La première du "Barbier de Séville"

 

Rome Pigna Théâtre Argentina 2

Le nom de la place, raccourci parfois tout simplement en « Argentina », ne se réfère pas du tout à ce pays. Son nom provient d’une tour médiévale englobée dans le « Palazzetto del Burcardo », un édifice autrefois propriété du maître des cérémonies de cinq papes, de Sixte IV à Jules II ! Johannes Burckardt (1445 / 1506), dont le nom fut italianisé en « Burcardo », s’était fait construire, non sans conflits avec la grande famille des Cesarini qui régnait sur le quartier, une tour qu’il avait appelée « Argentoratina » en référence à sa ville d’origine Strasbourg (en latin Argentoratum, nom donné à la ville du fait de ses mines d'argent).

Progressivement l’appellation « Argentoratina » devint « Argentina » et remplaça la précédente appelation du quartier, « Calcarario », due aux fours à chaux présents dans la zone car les marbres antiques, à la Renaissance, étaient allègrement concassés pour les transformer en chaux et stuc dans des fours.

Sur le côté Ouest de la place, derrière l’arrêt du tramway, se dresse la façade du théâtre « Argentina ». Si la façade, d’un classique très sobre, date de 1826, la salle a été construite un siècle plus tôt (1732) peu après l’autre grand théâtre de Rome, le théâtre d’Alibert (1716 / 1725). La salle, à l’italienne, comprend cent-quatre-vingt-six loges réparties sur six étages. De nombreux opéras connurent ici leur première représentation : en 1816, « Il Barbiere di Siviglia » de Rossini, ou encore « Ernani », « I due Foscari »  et « La Battaglia di Legnano » de Verdi, mais aussi des pièces de théâtre après 1919, comme celles de Pirandello.

Les récits de la Première du « Barbier de Séville », le 20 février 1816 (Rossini avait alors 24 ans !) sont forts différents même s’ils s’accordent pour reconnaître qu’elle fut particulièrement agitée. Stendhal raconte que toutes les cordes de la guitare du comte Almaviva se seraient brisées, puis celles de la mandoline de Figaro. D’autres affirment que Basile serait tombé en entrant sur scène et qu’il aurait abondamment saigné du nez ; d’autres encore rapportent qu’un chat se serait introduit sur le plateau en miaulant. Enfin, Rossini aurait insulté un spectateur turbulent lequel l’aurait ensuite poursuivi dans les rues de Rome !

« Ma très chère mère,

Hier soir mon opéra a été représenté en scène et a été magistralement sifflé. Quelles folies, quelles choses extraordinaires on voit dans ce pays de sots ! Je vous dirai qu’au milieu de tout cela, la musique est très belle et que l’on parie déjà sur cette seconde représentation où l’on entendra des notes, ce qui ne fut pas le cas hier, étant donné que du début à la fin de formidables hurlements ont couvert toute la représentation »[1].

Mais si les histoires qui courent sur la première représentation sont différentes, tous s’accordent néanmoins pour dire qu’en deux jours ce devint un triomphe… lequel dure encore[2] ! Une scène du « Comte de Monte-Cristo » se déroule au théâtre Argentina, ce qui permet à l’auteur de donner son avis sur le comportement des spectateurs italiens.

« Sa lorgnette était dirigée sur lui avec un tel acharnement, que Franz vit bien qu’il y aurait de la cruauté à tarder plus longtemps de satisfaire sa curiosité ; aussi, usant du privilège accordé aux spectateurs des théâtres italiens, qui consiste à faire des salles de spectacle leurs salons de réception, les deux amis quittèrent-ils leur loge pour aller présenter leurs hommages à la comtesse »[3].

Je ne suis pas si sûr que cela soit si particulier aux spectateurs italiens… J’aurais plutôt tendance à penser que cela était particulier aux spectateurs de l’époque : pour les classes aisées, il s’agissait avant tout de se montrer à l’opéra et d’en profiter pour régler quelques affaires économiques, sociales, ou familiales !


[1] Gioachino Rossini. Lettre à sa mère du 22 février 1816.

[2] Gustave Kobbé. « Tout l’opéra ». 1991.

[3] Alexandre Dumas. « Le comte de Monte-Cristo ». 1844.