L'éléphant de la Bastille - La fontaine de l'éléphant de Catane - Les "quatre-sans-culs" de Chambéry

 

Rome Pigna éléphant de la Bastille

Paris eut également son monument « éléphantesque ». L’idée d’un édifice en forme d’éléphant, dans lequel on pouvait se déplacer, fut reprise par Napoléon pour la place de la Bastille. Le décret qu’il signe le 9 février 1810 précise :

« Il sera élevé à la Bastille une fontaine sous la forme d'un éléphant de bronze, fondu avec les canons pris sur les Espagnols insurgés. Cet éléphant sera chargé d'une tour à la manière des Anciens, et l'eau jaillira de sa trompe » !

Le monument devait mesurer 24 mètres de haut, mais faute de temps et d’argent, il fut provisoirement construit en plâtre en 1830. Gavroche, le héros des Misérables, y trouvera refuge.

« Il était là dans son coin, morne, malade, croulant, entouré d'une palissade pourrie souillée à chaque instant par des cochers ivres ; des crevasses lui lézardaient le ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui poussaient entre les jambes ; et comme le niveau de la place s'élevait depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un creux et il semblait que la terre s'enfonçât sous lui. Il était immonde, méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter »[1].

Finalement, en 1846, la carcasse de l'éléphant de la Bastille, nid à rats, refuge de clochards et asile de voleurs, sera démontée pour être remplacée par la colonne de Juillet. Plus banal peut-être, mais moins ridicule.

Plusieurs dessins de ce projet existent et représentent notamment le monument en coupe, avec les différentes pièces intérieures qui devaient le composer.

Je m’étais toujours demandé d’où pouvait venir une idée à priori aussi farfelue qu’une fontaine monumentale en forme d’éléphant ! Tout simplement d’un texte de la Renaissance italienne, visité par un des plus grands architectes baroques à qui un pape obéliscomaniaque avait commandé un monument pour y placer une de ses trouvailles, le tout revu et corrigé, en plus grand bien sûr, par un général de l’Armée d’Italie devenu empereur .

Le poussin de la Minerve a au moins un autre descendant au destin moins tragique, à Catane, au pied de l’Etna. Sur la place de la cathédrale se dresse une « Fontaine de l’éléphant ». Sur un socle orné d’angelots et de bas-reliefs a été positionné un éléphant en lave, d'époque romaine, sur le dos duquel a été dressé un obélisque égyptien, à huit faces. Le tout est couronné d’une sphère et des armes de Sainte-Agathe, la sainte patronne de la ville. Cet autre très curieux croisement d’œuvres d’origines diverses est le fruit de l’imagination de l’architecte Giovanni Battista Vaccarini (1702 / 1768) qui se serait inspiré de la statue du Bernin.

A Chambéry, la fontaine dite « Des quatre sans culs », de 1838, peut être rattachée à la même source d’inspiration. Au premier niveau, un avant-train d’éléphants en fonte de fer dans chacune des quatre directions et dont les trompes jettent de l’eau dans un bassin. Ils portent une tour de combat, surmontée d’une colonne en tronc de palmier. Sur le tout est encore posée la statue du général comte de Boigne, un aventurier savoyard organisateur de l’armée marathe en Inde du Nord contre les Anglais. C’est encore plus composite et étrange que les cas précédents. A croire que le ridicule en termes de monuments et de fontaines est sans limites.


[1] Victor Hugo. « Les Misérables ». 1862.