Une architecture qui ne connaissait pas la voute à claveaux - De formidables monolithes de pierre en encorbellement

 

Inde du Sud Kanchipuram Ekambareswara

« Quant à ces voûtes toujours plates, dont l’équilibre à première vue ne s’explique pas, elles sont faites avec des monolithes de huit à dix mètres de long, qui reposent sur les deux bouts, et que l’on a multipliés indéfiniment les uns à côté des autres, comme on eut mis chez nous de simples madriers »[1].

La complexité spatiale des temples avec leurs multiples sanctuaires, salles, tours, s’accompagne étonnement de techniques de construction sommaires : pas d’arcs, pas de voûtes cintrées, pas de dômes, tout est traité en encorbellement en assises horizontales.

Pour obtenir de vastes salles hypostyles, de massifs piliers, très évasés à leur sommet, vont soutenir des monolithes de granit situés dans la lignée des chapiteaux, lesquels vont alors supporter des monolithes transversaux au couloir. Bien évidemment, dans une construction en encorbellement, c’est la qualité de la pierre qui va alors limiter la portée des voûtes. Avec une pierre peu solide, par exemple un grès comme dans les temples d’Angkor, la portée sera très limitée, deux ou trois mètres, et les temples ne peuvent être alors que des séries de couloirs étroits. Avec une pierre plus solide comme le granit employé dans les temples du Sud de l’Inde, les portées peuvent être plus élevées, de huit à dix mètres, permettant alors la construction de vastes salles hypostyles.

Faute d’arcs permettant la réalisation d’ouvertures, ces salles hypostyles sont très sombres. La lumière ne pouvant provenir que de l’absence d’un mur latéral ou, parfois mais rarement, d’une surélévation de quelques monolithes du plafond. Les salles du temple sont à toit plat, constitué des dalles placées sur les piliers. De ces toits plats émerge le vimana. Les gopuras et vimana sont traités sur les mêmes bases techniques : des rangées de monolithes placés en encorbellement, délimitant des passages étroits ou de minuscules chambres-sanctuaires.

La technique architecturale employée est statique, les pierres posées à l’horizontale sur d’autres, en poids, contrastant ainsi avec la technique architecturale européenne, héritée des romains, qui est dynamique, faisant supporter les forces de poussée sur ses appuis. C’est une technique qui utilise les modèles des charpentiers encore que la pierre n’ait pas la souplesse et les portées de celle du bois.

Ces techniques sont en correspondance avec les règles et rites religieux de l’hindouisme. La religion catholique est marquée dans ses pratiques par la célébration de cérémonies collectives dans lesquelles c’est la communion de la grande masse des croyants qui est recherchée, ce qui implique la construction de vastes salles dans lesquelles tous puissent participer à la cérémonie.

Dans la religion hindouiste le croyant entretien une relation directe avec l’image de son dieu ; ce qui importe dans la structuration du temple c’est donc de préparer progressivement le dévot à la contemplation directe du dieu par une série d’étapes qui lui permettent de se concentrer, des zones les plus grandioses vers la chambre réduite et obscure du sanctuaire. Nul besoin de vastes et hautes salles éclairées, mais au contraire d’une succession d’étapes par des espaces de plus en plus réduits et sombres.

Cette relation techniques architecturales / rites religieux est curieuse. Les Khmers, néanmoins hindouistes, ont développé des rites religieux différents dont on peut se demander s’ils n’étaient pas en relation dialectique avec leurs propres techniques architecturales. Chez les Khmers, point de salles hypostyles et, s’il existe des tours-sanctuaires abritant l’image du dieu, seuls y pénétraient les prêtres. La foule des croyants ne pouvait pénétrer dans le temple et était limitée aux enceintes extérieures du temple. C’est aussi que les matériaux utilisés, un grès plus fragile, ne permettait pas la réalisation de grandes portées comme le granit indien.

Mais qui détermine quoi ? Sont-ce les techniques architecturales qui déterminent les rites et pratiques cultuelles, ou les rites et pratiques cultuelles qui définissent les techniques à utiliser ? Ou ne peut-on penser qu’il existe une relation dialectique entre les deux ?


[1] Pierre Loti. « L’Inde (sans les Anglais) ». 1903.