Les castes, interdites par la constitution mais institutionnalisées - Un système de domination qui se perpétue 

 

Inde du Sud Cochin Blanchisseurs

Théoriquement, la constitution indienne interdit toute discrimination reposant sur le genre, la race, la religion ou la caste. Néanmoins les cartes d’identité et d’électeur de chaque indien précisent sa religion et sa caste ! Ce qui nous semble des plus étranges : porter la religion et la caste sur des pièces d’identité, n’est ce pas le plus sûr moyen de perpétuer le système et d’effectuer des discriminations ?

Cette indignation reste somme toute très intellectuelle car l’étranger a bien du mal, au cours de son voyage, à observer le système des castes, comment il fonctionne et quelles ségrégations il crée.

A l’origine, les brahmanes auraient effectué un classement idéologique des dieux, des hommes et des choses. Il aboutit notamment à diviser la société en quatre grands ordres ou « varnas » : les Brahmanes ou prêtres, les Kshatryas ou guerriers, les Vayshias ou commerçants et les Shoudras, les agriculteurs et artisans. Ces distinguos ne sont pas sans rappeler ceux qui pouvaient exister sous l’ancien régime, juste avant la Révolution, lesquels ne correspondaient plus alors avec la réalité économique de la société. Un noble ruiné pouvait exiger de maintenir certaines préséances sociales alors même qu’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, détenait la réalité du pouvoir économique…

Par delà cette classification « théorique », la société indienne d’avant la colonisation était organisée socialement par corps de métiers : « Pour rejoindre la réalité, il faut emprunter le mot "jâti", qui désigne plus ou moins des groupes humains qui ressemblent un peu à nos anciennes corporations : des gens familialement liés et qui, originellement, faisaient le même métier » [1]. Ces jâti, au nombre de 4 635, sont organisées autour de la notion de « pureté » : est impur tout ce qui se rapporte à la mort, ce qui amène à « classifier » les métiers en fonction de leur degré de relation avec la mort. Chaque jâti obéit à des règles spécifiques, des pratiques religieuses, des régimes alimentaires, des interdits, et une spécialisation professionnelle. Ces règles sont héréditaires car préservées par la pratique du mariage endogame. Ajoutez enfin tous ceux qui exercent des métiers considérés comme impurs (blanchisseurs, barbiers, éboueurs...) et qui sont donc "intouchables" sous peine de vous rendre impurs vous-même.

A partir de 1872, les colonisateurs anglais commencent à faire des recensements et, pour cela, ils ont besoin de créer des catégories. Ils vont s’inspirer du classement imaginé par les brahmanes dont ils avaient connaissance par l’intermédiaire des textes sanskrits. Ils demandent donc aux indiens de se caractériser comme varnas et comme jâti, ce qui aboutit à répartir la société indienne en une multitude de castes et sous-castes, à organiser et figer des systèmes hiérarchiques extrêmement complexes. D’autant plus complexes qu’il faut encore croiser cette catégorisation avec l’existence de religions et de couleurs de peau différentes et, aujourd’hui, de classes sociales et économiques différentes ! On se marie dans sa caste, sa sous-caste, sa religion, sa couleur de peau et son niveau de revenu. Cela fait beaucoup de conditions et de drames familiaux en perspective.

A l’Indépendance, le gouvernement indien a décidé de lutter contre le système des castes en instituant des quotas dans les emplois de la fonction publique et les places à l’université pour permettre aux castes défavorisées d’y accéder. En 1990, le gouvernement a augmenté le quota des places réservées dans les emplois publics et à l'université pour les castes défavorisées de 27 %, le portant ainsi à 49,5%. Cette discrimination, positive en soi puisqu’elle permet aux plus défavorisés d’accéder à des formations et des emplois, bloque à contrario le système en enfermant les personnes dans une catégorisation validée et reconnue par l’état civil et exclue toute référence aux mérites individuels. Le plus curieux étant que la Cour constitutionnelle a déclaré valide cette décision alors même que toute discrimination est interdite par la constitution ! Comprenne qui peut.

Malgré cette institutionnalisation des castes, l’industrialisation, l'urbanisation, l’éducation et la salarisation, vont progressivement favoriser le brassage social tant à l'école, à l'université, en ville que sur les lieux de travail, mettant ainsi en contact des personnes d’origines différentes. Mais ce brassage social n’induira pas nécessairement une disparition des castes - on connait suffisamment les pouvoirs de reproduction des élites en Europe ! – mais on peut espérer qu’elle devrait au moins minimiser les pratiques anciennes de domination sociale d’une caste sur l’autre, pouvant conduire jusqu'au meurtre.


[1] Michel Angot. « Il n'y a jamais eu ‘l'Inde’, mais ‘des’ Indes ».« L’Express ».06/01/2013