Une extase ambiguë – Une représentation théâtrale

 

Rome Sallustiano Santa Maria della Vittoria 4

Tournons le dos à la gare de Termini et dirigeons nous vers la Piazza de la Repubblica, une place semi-circulaire à l’architecture un peu lourde et massive comme l’aimaient les bourgeoisies nationales autour des « folles années » 1900. Le côté solennel de la place est aujourd’hui heureusement contrebalancé par un rassemblement des personnels des services publics de la municipalité dans un joyeux mélange de bannières rouges de la CGIL avec celles, à bandes vertes et blanches, de la CISL. Les manifestants arrivent peu à peu et forment de petits groupes battant le pavé dans un début de matinée un peu frais.

Si ma sympathie accompagne les fonctionnaires romains, j’ai d’autres objectifs et je traverse la manifestation en direction de la Piazza San Bernardo, en montant doucement sur l’une des sept collines de Rome, la colline du Quirinal. C’est là qu’est exposée, dans l’église Santa Maria della Vittoria, la « Transverbération » de Sainte-Thérèse.

Santa Maria della Vittoria est une œuvre de Carlo Maderno (1556 / 1629). Sa façade construite entre 1624 et 1626, soit en même temps que Santa Bibiana, en est néanmoins profondément différente : les lignes verticales (pilastres) sont peu marquées à contrario des lignes horizontales (corniches). Surtout, apparaissent des lignes courbes (volutes, niches, frontons) qui viennent donner du rythme à la façade. Après la victoire de la Montagne Blanche, l’église, qui lui est dédiée (la Vittoria !), fut enrichie par l'installation de la chapelle Cornaro, œuvre de Bernini, et par divers aménagements, sculptures, dorures et vaines fioritures. La chapelle est située dans la branche gauche du transept occupée, au fond, par la statue de la « Transverbération » de Sainte-Thérèse (1647 / 1652)[1]. La sainte est représentée semi-allongée, en extase, sous les coups de dard d’un ange qui la domine et qui sourit avec une grâce qui se teinte tout à la fois de compassion et d’ironie.

« Sainte Thérèse est représentée dans l’extase de l’amour divin ; c’est l’expression la plus vive et la plus naturelle. (…) Quel art divin ! Quelle volupté ! »[2].

La scène est très réaliste et l’extase de la sainte, jeune et belle, est rendue de façon très charnelle. Aussi, les esprits cartésiens et moqueurs ne manquent-ils pas de souligner le côté très sensuel, voire érotique, de la scène. Dominique Fernandez parle de « jubilation amoureuse » quand le Président De Brosses aurait signifié plus crûment que cette extase lui rappelait davantage des souvenirs d’alcôves !

« C’est une expression merveilleuse, mais franchement beaucoup trop vive pour une église. Si c’est ici l’amour divin, je le connais ; on en voit ici-bas maintes copies d’après nature »[3].

On ne peut pas tout à fait leur donner tort tant le côté théâtral de la scène est accentué. La sainte est baignée d’une lumière zénithale douce, dont la source est dissimulée, et qui rayonne de façon laiteuse sur un fond d’albâtre enrichi de petits nuages de stuc. La statue est placée dans un encadrement de colonnes sombres comme celles qui encadrent le plateau d’une scène de théâtre. L’effet est encore accentué par la présence de niches sur les murs latéraux, niches en forme de balcons et dans lesquelles sont représentés, de façon très réaliste, les membres de la famille Cornaro. Ces personnages se penchent pour mieux voir la sainte en extase, apprécient, se retournent vers leur voisin pour en discuter. C’est bien d’un théâtre miniature qu’il s’agit, théâtre où se joue la représentation de la béatitude de la sainte. Par delà l’effet théâtral et outre la maîtrise remarquable du travail du marbre, la statue est exceptionnelle par l’ampleur de ses mouvements, accentués par le jeu des ombres et des lumières sur les parties lisses (visages, torse de l’ange) et l’agencement savant des plis de la robe. On mesure le chemin parcouru par Bernini depuis la réalisation de Sainte-Bibiane, vingt ans plus tôt, dans l’expression du mouvement et dans la théâtralité.


[1] Les dates des œuvres de Bernini et Borromini variant d’un ouvrage à un autre (!), les dates retenues ici sont celles du livre « Rome, où trouver Michel-Ange, Raphaël, Le Caravage, Le Bernin, Borromini ? ». 2001.

[2] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829.

[3] Président De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.