Querelles d'architectes - La fontaine de la Barcacia

 

Rome Colonna Palazzo di Propaganda fide 5

Le palais Ferratini fut donné en 1625 par un évêque espagnol pour servir de siège au Collège de la Propagation de la foi. L’année suivante, la Congrégation acheta tous les jardins avoisinants de l’îlot. Le Cardinal Antonio Barberini, frère du pape régnant, souhaita édifier une église dédiée à l'Adoration des Rois Mages dont le projet fut confié au Bernin, l’architecte préféré d’Urbain VIII Barberini (1568 / 1644).

Le Bernin réalisa une église de forme elliptique, à l’image de San Andrea al Quirinale. Elle fut jugée « merveilleuse » par les contemporains. Parallèlement, il devenait nécessaire de reprendre le vieux palais Ferratini, miné par l’humidité. Le projet et sa réalisation furent naturellement confiés au Bernin (1642 / 1644).

Dès 1646, les travaux à peine terminés, il apparut indispensable d’agrandir le palais et, cette fois-ci, le projet fut confié à Borromini. Il proposa un grandiose édifice, occupant tout l’îlot, comprenant une nouvelle église, une imprimerie, un hospice pour les évêques et de nouvelles chambres destinées aux élèves du collège. Le projet fut décidé en 1652, aboutissant à la démolition de l’église du Bernin.  L’église se trouvait, comme par hasard, juste en face de la maison de Borromini et ce n’est donc pas sans jubilation qu’il dut la faire démolir ! La nouvelle chapelle est symboliquement située au milieu de l’édifice, entre le collège et le siège de la congrégation. Elle présente un plafond souligné de nervures croisées, en forte saillie, enrichissant d’une nouvelle manière le langage architectural interne des plafonds et dômes romains pourtant riches en inventions décoratives. C’est un espace rectangulaire adoucis par des angles concaves arrondis, surmonté d’un plafond bombé. Les pilastres colossaux qui rythment les murs de la chapelle se poursuivent au plafond en nervures obliques, entrecroisées.

La façade latérale, Via di Propaganda Fide, est également de Borromini (1662 / 1666). Sur cette rue étroite et rectiligne, Borromini développe une haute façade dont il incurve légèrement la partie centrale pour rompre la monotonie d’une longue façade qui serait rythmée seulement par des pilastres colossaux. La surface de celle-ci est également brisée dans sa hauteur par une corniche en forte saillie. Ce qui n’aurait pu être qu’une longue et insignifiante façade sur une rue sombre devient un décor mouvant par le jeu du haut porche incurvé, des profondes fenêtres aux jambages de colonnes géminées, aux frontons arrondis ou surmontés d’œils-de-bœuf, de la corniche et des consoles saillantes. Il faudrait encore signaler les colonnes encadrant le porche, carrées, aux larges et profondes cannelures, placées de biais, elles s’évasent progressivement vers le haut… Chaque détail, par le jeu des formes et des saillies, emprisonne ou renvoie la lumière accentuant encore les effets de relief.

La façade côté Place d’Espagne est du Bernin (1642 / 1644). Elle est d’une facture très sobre, agrémentée seulement de pilastres en forte saillie.

Si Borromini fit détruire la chapelle des Rois mages, comme le clocher édifié par Le Bernin à Saint-Pierre, celui-ci le lui rendait bien, notamment en traitant son œuvre de « gothique », autant dire, pour ces hommes issus de la Renaissance italienne : barbare, arriéré… Mais l’injure était à double détente, car cela pouvait signifier aussi « allemand » donc luthérien, ce qui devait être bien lourd à porter au lendemain de la victoire de la Montagne Blanche !

Un peu plus loin, Place d’Espagne, l’exceptionnelle fontaine de la « Barcacia » (1627 / 1629) est une production de Pietro Barberini, le père de Gian Lorenzo. Quelle leçon de scénographie urbaine, cette large barque échouée en pleine ville et qui dégouline d’eau par ses sabords.

« D’habitude une fontaine est faite pour contenir l’eau. (…) Toutes les fontaines du monde marquent ainsi le triomphe de la pierre sur l’eau. Toutes les fontaines sauf la Barcacia, où c’est le contraire qui se produit »[1].

Peut-on imaginer plus belle incitation au voyage, au rêve, à l’imaginaire des grands espaces, dans cet ensemble minéral et urbain ? Est-ce alors tout à fait un hasard, si la Barcacia est continuellement entourée de jeunes, de routards et de touristes ?


[1] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie – Dictionnaire amoureux ». 1997.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans la Rome baroque

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