Une curieuse fontaine surmontée d'un obélisque - Le Nil ne craint pas la chute de la façade de Sainte Agnès

 

Rome Parione Fontaine des fleuves

La Piazza Navona est située à deux pas, elle a conservé très fidèlement la forme du cirque de Domitien. Deux millénaires plus tard, les façades des maisons épousent encore les limites de la piste sur laquelle courraient les chars.

 « Rome ; ses coquilles, ses volutes, ses conques et ses vasques : le soir, la lumière change l’eau des fontaines en aigrettes de diamant tandis que la pierre clapote, liquide, sous le ruissellement des reflets jaspés ; dans le velours du ciel nocturne, les toits, couleur de soleil mourant, découpent des plates-bandes d’étoiles ; au Capitole, on respire une odeur de pins et de cyprès qui me donne envie d’être immortelle. Rome ; un lieu où ce qu’il faut bien appeler la beauté est la chose la plus quotidienne »[1].

La Fontaine des fleuves (1648 / 1651), du Bernin, est située au centre de la place. Commandée par Innocent X Pamphili (1574 / 1655), elle devait servir de base à un obélisque (encore un !) qui avait orné le cirque Maxence. Initialement, le projet avait été confié à Borromini par Innocent X. Gian Lorenzo Bernini, favori du pape précédent et désormais en disgrâce, réussit néanmoins à supplanter son rival par un stratagème. Il fit parvenir à la belle-sœur du pape, Olimpia, surnommée par les Romains la « papesse » (la pimpaccia) car son beau-frère ne prenait aucune décision sans la consulter[2], un modèle réduit en argent de son projet de fontaine. Le pape fut enthousiaste… peut-être aussi grâce à l’avis d’Olimpia à qui le modèle en argent fut laissé en cadeau[3] ?

C’est une œuvre curieuse avec cet obélisque posé sur un amas de rochers évidé sur quatre côtés, d’où surgissent un lion, un dauphin et un cheval marin. Aux angles, quatre statues colossales figurent les plus grands fleuves de chacun des continents, le Danube, le Gange, le Nil et le Rio de la Plata.

« C’est comme un manège qui tournerait sur soi. Le lion et le cheval ont la croupe dans deux alvéoles différentes, leurs têtes émergeant dans d’autres. Mieux, Le Bernin a joué entre des spirales et des obliques qui font qu’on ne distingue jamais les dieux en entier. On a les fesses de l’un et la figure de l’autre dans son champ de vision, jamais leur totale représentation, de sorte qu’on s’interroge toujours sur l’identité de l’un et de l’autre »[4].

A contrario de ce que voudrait la légende, liée très certainement à la concurrence que se sont livrés les deux plus grands architectes baroques romains, Bernini et Borromini, la statue du Nil ne se voile pas la face pour refuser de voir la façade de l’église Sainte Agnès, œuvre de Borromini ! Pas plus que celle du Rio de La Plata ne tend le bras pour tenter de retenir sa façade qui semble tomber en avant ! Non, la fontaine est antérieure à l’intervention de Borromini sur la façade de Santa Agnese in Agone et, si le Nil se cache le visage dans le pli de son coude, c’est tout simplement pour symboliser l’ignorance dans laquelle on était alors du lieu de sa source ! Concernant les gestes et attitudes des statues de la fontaine, je ne retiendrai pas non plus l’explication extraordinaire, bien que très séduisante, de Dominique Fernandez selon laquelle ces robustes personnages refusent les gelateria que leur propose le glacier voisin ceci afin de conserver la ligne. Même si, manifestement, le Gange a « la poitrine gonflée de désir » et le Danube lève les paumes vers le ciel « pour invoquer une aide contre la tentation »[5] !

L’architecture française de la même époque est toute orientée vers la mise en valeur de la puissance du prince avec des monuments grandioses, majestueux, solennels, alors que l’architecture baroque romaine est capable de fantaisie, d'imagination, cherchant à étonner, émouvoir, plus qu’à imposer. À Rome, les arts doivent  tout  instruire, émouvoir et plaire ».


[1] Simone de Beauvoir. « La Forces des choses ». 1963.

[2] Pasquino : « Magis amat papa Olympiam quam Olympum » (Plus aime le pape Olympia que l’Olympe) !

[3] Une légende veut que chaque 7 Janvier, le jour de la mort du pape Innocent X, la Pimpaccia traverse de nuit les rues de Rome dans une voiture en flammes, du palais Pamphili, Piazza Navona, au Ponte Sisto pour aller s'enfoncer dans le Tibre avec les trésors qu'elle avait accumulés.

[4] Pierre Pelou. « Impromptus italiens ». 2013.

[5] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie ». 1997.