Une succession d'architectes - Dénaturant les plans de Borromini

 

Rome Parione Santa Agnese in Agone

En face de la fontaine des fleuves, Santa Agnese in Agone (1652 / 1666), construite sur le lieu attribué au martyr de la sainte.

À l'âge de douze ans, Agnès rejeta les avances du fils du préfet de Rome qui la courtisait. Celui-ci devint alors malade d’amour. Son père, le préfet, exigea alors d’Agnès qu’elle sacrifie aux dieux romains sous peine d'être enfermée dans un lupanar. Refusant de céder, Agnès fut dépouillée de ses vêtements et conduite, nue, à travers la ville, jusqu'au lieu de prostitution, mais ses cheveux se mirent à pousser miraculeusement recouvrant entièrement sa nudité. Elle mourut alors égorgée.

La conception originale du monument est de Girolamo Rainaldi (1570 / 1655) qui en dirigea les travaux initiaux de construction. C’était un édifice à plan central, en croix grecque, avec une coupole sans tambour, précédé d’un vestibule et comportant une façade rectiligne flanquée de deux tours latérales. En 1653, le pape confia la poursuite des travaux à Francesco Borromini. Celui-ci, sur la base des travaux déjà effectués, modifia profondément le plan d’origine. Il élimine le vestibule et déporte la construction des deux clochers de part et d’autre de la façade,  afin de ne pas entraver la vue sur la coupole.

L’autel est situé en face de la porte d’entrée et les deux absides sont situées dans l’axe transversal. Le chœur central est décoré de niches à chaque coin ; l’ensemble est surmonté d’une coupole légèrement ovale, posée sur un tambour élevé et largement éclairé par ses hautes fenêtres, le tout surmonté d’une lanterne. La façade est légèrement concave entre deux ailes terminées par des campaniles à loggias à trois étages de pilastres, pour donner l’impression de plus de largeur et de profondeur.

A la mort du pontife (7 janvier 1655), son successeur Alessandro VII Chiggi (1655 / 1667) constitua une commission pour enquêter sur d’éventuelles erreurs de Borromini, avant de lui retirer l’exécution des travaux confiés à… Carlo Rainaldi, fils de Girolamo ! Le projet de Borromini fut altéré par l’ajout d’un fronton, l’abaissement de la lanterne, bref, en la rendant plus « sage » et plus « conforme » et avec une décoration intérieure (due à un élève du Bernin !) « enrichie » de marbres polychromes et de putti.

« Que dites-vous de l’église Sainte Agnès, de son portail, de ses campaniles, de son dôme, de sa forme ovale, de son architecture à colonnes corinthiennes, tant au dedans qu’au dehors, de son superbe pavé de marbre à compartiments, de ses revêtements de marbre, sculptures, dorures, stucs, peintures, etc. Ne convenez-vous pas que l’on ne peut rien voir de plus riche et de plus orné ? »…

A quoi Charles des Brosses ajoute perfidement, en chute finale :

« Au reste, on trouve beaucoup de choses à reprendre dans l’architecture de cet édifice, plus magnifique que régulier »[1].

Faut-il déjà voir là pointer la querelle des classiques et des baroqueux ? Et pourtant Stendhal, qui n’aimait pas le « rococo », affirme que c’est « une des plus jolies églises de Rome » ! Allez comprendre.

Sous l'église sont situées des ruines romaines, ce qui n’a rien de très miraculeux à proximité du cirque de Dioclétien. Ces ruines seraient celles de la maison close où sainte Agnès fut conduite et martyrisée.

Le plan de Santa Agnese in Agone fera des émules, par exemple à Saint-Louis-des-Français (1699 / 1731) à Séville ou à Saint-Nicolas de Staré Město (1732 / 1735) de Prague, mais revisité dans la forme et les décorations façon baroque andalou ou façon baroque tchèque, soulignant à chaque fois l’extraordinaire inventivité de chacun de ces peuples !


[1] Président De Brosses. Lettres d’Italie. 1740.