L'art de la représentation, art baroque par excellence - Baroque et Raison

 

Allemagne Sud Haigerloch 2

Mais si le baroque romain est art de la scène, art de la représentation, peut-on en dire autant des baroques allemand, autrichien, portugais ou espagnol ? Mes notes prises au cours de voyages dans ces différents pays insistent avec obstination sur cette même caractéristique !

Les effets de décors de scène ? A la Camara municipal de Guimarães des contreforts à volutes, en avancées diagonales, de chaque côté de l’embrasure de la porte principale, en accentuent le relief et la liaison entre le bâtiment et la place. A Saint-Nicolas de Malá Strana l’utilisation de murs piliers découpent la nef en autant d’espaces et de scènes successives. A l’église du Bom Jésus do Monte de Braga l’ensemble jardin / monument s’inscrit dans le paysage selon de grandes perspectives constituant une véritable scénographie dramatique avec un vaste escalier à flanc de colline et la création de paliers qui sont autant de haltes où les pèlerins s’approchent progressivement de la maison de Dieu.

L’utilisation des peintures en trompe l’œil ? C’est un passage quasi obligé des monuments baroques. Avec des perspective de fausses colonnades superposées ouvrant le plafond sur des ciels nuageux (voûte de la bibliothèque universitaire de Coimbra), ou de fausses architectures extérieures faites de péristyles et de colonnades, avec des jeux de pilastres et de colonnes (fresques de Gaëtano Fianti au palais du Belvédère supérieur à Vienne), ou encore des décors de jardins dans lesquels des personnages, tous déguisés ou masqués, se pressent à de fausses portes et fenêtres de la salle, ou sur de fausses galeries supérieures et vous regardent (fresques de Lederer à Cesky Krumlov en Bohême). Citons pour terminer le triomphe du faux intégral, faux marbre, fausses colonnes, faux pilastres et même fausse coupole à la Jesuiten-Kirche de Vienne (d’Andrea Pozzo) !

Il est vrai, les « excès » m’apparaissent généralement plus fréquents dans ces pays qu’à Rome. A l’église de Wies (de Domenikus Zimmermann), près d’Oberammergau, la décoration intérieure connaît une débauche d’ornementations : chapiteaux de colonnes composites à plusieurs étages de ramures, entablements ouvragés, voûtes complexes faites d’arcs superposés, médaillons peints sur les murs, ornements de stucs peints ou dorés, voûte simulant une coupole. Ce décor intérieur peut atteindre un véritable « délire » d’ornementation avec les « talhas douradas » portugais comme à l’église Sao Francisco de Porto recouverte totalement d’un décor végétal et floral ciselé dans le bois doré, ou la sacristie du monasterio de la Cartuja de Grenade aux piliers surchargés de reliefs, corniches, volutes, se terminant par des doubles, des triples chapiteaux. Ces exemples font exploser mon échelle de mesure de « Termini » !

« La raison ne supporte pas le mouvement, ou ne le tolère qu’en partie, elle le subit. Le geste baroque, au contraire, désire que la raison soit, sinon vraiment outragée, du moins un peu humiliée. Quand cette disposition d’esprit entre en scène, la spontanéité, l’élan, les émotions se divinisent. La nature et l’esprit se confondent, ils deviennent tout un. Le monde classique, il est inutile d’insister, aspire au Logos, à la maîtrise, à l’intelligence, alors que l’esprit baroque apprécie la dérive et la folie »[1].

Et pourquoi, nous Français, avons-nous tant de mal avec le Baroque ? Pourquoi préférons-nous généralement les monuments grecs, romains, romans et « classiques » ? Peut-être est-ce Ugo Amati qui nous en donne l’explication avec son débat imaginaire entre Freud et Lacan à propos d’une ville qu’ils admiraient l’un et l’autre, Rome, mais pour des raisons fort différentes. C’est que notre histoire, notre culture, privilégient « La Raison ».

Dans le cas présent, curieusement, Freud l’Autrichien ne s’intéressait qu’aux monuments antiques et n’appréciait pas le baroque romain, alors que Lacan, le Français, s’intéressait, lui, plutôt aux monuments baroques ! Mais par delà le cas particulier de ces deux-là, je crois que c’est bien ici qu’il nous faut chercher notre incompréhension quasi nationale du baroque. Quoique, quoique ! N’avez-vous pas l’impression d’être en pleine contradiction avec vous-même quand vous admirez Versailles ? Les façades ? « Classiques » certes, mais l’architecture, les décors intérieurs et les peintures ?


[1] Ugo Amati. « Freud et Lacan à Rome – Du nom du Père au Père du Nom ». 1996.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans la Rome baroque

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