Le baroque mérite un effort - Similitudes et différences entre Bernini et Borromini

 

Villa d'Este 04

Stendhal n’appréciait pas le style « rococo » et il n’a pas de mots assez durs dans ses « Promenades dans Rome » pour fustiger ce style en général et Le Bernin en particulier. Il parle du « mauvais goût » inventé par Le Bernin à propos du palais Barberini et des statues de Saint Pierre. Il y revient pour le palais du Vatican, « Le Bernin fut le père de ce mauvais goût désigné dans les ateliers sous le nom un peu vulgaire de rococo » ; il s’indigne des « mauvaises statues colossales » de la fontaine de la Piazza Navona, des « mouvements assez ridicules » des statues de la colonnade de Saint Pierre. Bref, s’il lui reconnaît « un rare talent pour tailler les marbres » et ira même jusqu’à lui pardonner « tout le mal qu’il a fait aux arts » devant la statue de Sainte-Thérèse-d’Avila car quel « ciseau grec a-t-il rien produit d’égal à cette tête de Sainte Thérèse ? », Le Bernin reste pour lui le « précurseur de la décadence » qui commence dans les années 1620. C’est à dire celles du baroque naissant. Les références de Stendhal ce sont les arts grecs, romains et de la Renaissance italienne illustrée par Palladio, cité parmi les 15 architectes les plus importants à son goût, avec cet attribut : « homme admirable ». Stendhal est bien de son temps et bien français dans son jugement 

A Rome, Français, faites un effort, sortez de vos schémas culturels « raisonnables » et laissez-vous étonner par la prodigieuse inventivité de nos deux artistes… et des dizaines d’autres !

Les Bernini et Borromini apparaissent tout à la fois comme le lien, la continuité avec la Renaissance, mais aussi comme la rupture avec la Renaissance par les volumes complexes qu’ils introduisent, leur intérêt pour les jeux de lumière, les compositions savantes. Leurs successeurs allemands, autrichiens, tchèques, portugais ou espagnols semblent perdre petit à petit ce lien avec les compositions ordonnées, régulières, de la Renaissance et sa recherche d’équilibre, pour donner toujours plus d’importance à l’effet, ce qui les conduit progressivement au maniérisme du style rococo.

L’énumération des œuvres de ces deux maîtres montre aussi leurs différences. Bernini s’est montré peut-être plus audacieux dans la statuaire que dans l’architecture où ses œuvres apparaissent moins novatrices, et parfois une surcharge décorative qui nuit à leur mise en valeur. Avec un peu moins de marbres, de dorures et de putti, Sant’Andrea al Quirinale serait même assez « classique ».

Borromini n’a pas besoin de ces surcharges de bronze doré, de marbre coloré, de stuc ou d’angelots pour assurer l’effet décoratif et jouer de la lumière. Il devait être bien malheureux à la fin de sa vie quand, passant devant Santa Agnese in Agone, il pouvait observer les artistes qui lui avaient succédé en rajouter à plaisir.

« Il a poussé l’audace beaucoup plus loin que le Bernin, dépassant l’ellipse ou l’ovale par ses entrelacements de lignes, accusant gratuitement les effets de contraste, libérant les lignes et les volumes, surtout, donnant au détail sa valeur propre, indépendamment, au moins en apparence, de sa subordination à l’ensemble »[1].

C’étaient deux très grands artistes, mais je ne peux m’empêcher d’avoir un petit faible pour Borromini. A la fois pour sa formidable audace dans les lignes même si parfois elle heurte mes conceptions plus classiques de l’architecture, pensez à la façade de San Carlino par exemple. Mais aussi à cause de sa vie en partie tragique, moins de « grandes » commandes, moins d’œuvres que son éternel rival et une fin poignante : des ouvrages qui lui échappent, un suicide enfin. Borromini, c’est le grand artiste tragique, alors que Bernini, c’est l’artiste qui a réussi, comblé de commandes et de titres.

Mais notre représentation de l’artiste veut que celui-ci soit d’autant plus grand, plus vrai, qu’il aura eu un destin dramatique !

 

Rome - Montpellier - Senlis, décembre 2002 / novembre 2017.


[1] Victor Louis Tapié. « Baroque et classicisme ». 1980.