Chypre, port d'échange entre Orient et Occident - Des monuments gothiques... transformés en mosquées.

 

Famagouste Mosquée cathédrale 2

Au moyen-âge, le commerce chypriote change de nature : de commerce d'exportation il devient un négoce d'importation et d'entrepôt de marchandises étrangères au cours des échanges entre la Terre-sainte et l’Europe. Cette situation s’accentue avec la chute de Saint-Jean-D’acre, en 1291, qui était la dernière ville tenue par les Croisés en Terre-sainte. Les Francs se retirent alors en Occident et à Chypre et l’île devient un point d’échange essentiel entre Orient et Occident attirant les marchands vénitiens, pisans, génois et syriens auxquels les Lusignan offrent des privilèges pour les attirer. Famagouste devient l’entrepôt général du commerce du Levant et le « rendez-vous de toutes les nations de l’Occident ».

L’afflux d’immigrants refoulés de Terre-sainte et l’existence de ces différentes communautés entraînent la construction de nombreux édifices religieux : église Saint-Georges-des-Latins, église Saint-Georges-des-Grecs, église nestorienne, église franciscaine, église des Arméniens.

Mais le monument le plus extraordinaire est, bien sûr, la cathédrale Saint-Nicolas de famagouste. Dès 1196 / 1197 le pape, avec le soutien des Lusignan, organisa une Église latine à Chypre. Nicosie reçut un archevêque latin et Limassol, Famagouste et Paphos devinrent trois évêchés ; l’Église orthodoxe restant quant à elle totalement indépendante avec son archevêché et ses quatorze évêchés. En 1295, l’évêque de Chypre obtient du pape Boniface VIII l’autorisation de débuter la reconstruction d’une première cathédrale, érigée dans la première moitié du XIIIe siècle, devenue trop modeste compte-tenu des évolutions de la ville. Le chantier débute en 1300 et la cathédrale est terminée pour le couronnement d’Hugues IV comme « roi de Jérusalem » en 1324. Vingt-quatre ans, c’est peu !

Même amputée du haut de ses deux tours, endommagées lors des bombardements des forces ottomanes au cours du siège de Famagouste en 1570, et agrémentée plus tard d’un minaret, la parenté avec les cathédrales gothiques d’Île-de-France est frappante. De face elle ressemble, si ce n’était le minaret et ses dimensions plus modestes, à Notre-Dame de Reims (1211 / 1275). Le chevet est hérissé de pinacles et de gables surmontant les fenêtres, à la manière de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens (1220 / 1402). Par contre les arcs boutants sont assez massifs et n’ont pas la légèreté des cathédrales d’Île-de-France.

La nef comprend trois vaisseaux de sept travées et se termine par un chevet constitué de trois absides. L’élévation de la nef est à deux niveaux : les arcades brisées du plafond retombent sur les chapiteaux des piles circulaires massives du premier niveau, encadrant de hautes et larges baies au second niveau. Par contre, contrairement aux cathédrales gothiques, elle ne possède pas de transept. L’ensemble est à la fois très sobre et très clair. Ses dimensions sont  beaucoup plus petites que les cathédrales françaises : 52 mètres de longueur de la nef pour 145 à Amiens et 138 à Reims ; 22 mètres de hauteur sous la nef pour 42 à Amiens, 38 à Reims et 43 à Paris. Néanmoins, il existe très peu d’exemples de cathédrales gothiques sous cette latitude et c’est assez surprenant d’être confronté à cet édifice sous un soleil chypriote implacable [1] !

Dès la conquête de la ville par les Ottomans, en 1571, la cathédrale fut transformée en mosquée, en prenant le nom de « Lala Mustapha Pacha » en hommage au général vainqueur. Les autels, les tombeaux et les statues ont été détruits pour respecter la tradition iconoclaste de l'islam sunnite. Un minaret fut rajouté au-dessus de la tourelle d’escalier Nord de la façade. A l’intérieur du bâtiment la niche du mihrab, qui indique la direction de la Mecque, a été placée à l’entrée de la chapelle Sud de la cinquième travée.

Si, pendant le règne des Lusignan, Chypre a joué un rôle essentiel de passerelle économique, culturelle et politique entre l’Orient et l’Occident, cela s’est néanmoins fait en dehors et au dépend du petit peuple de l’île, d’origine grecque, qui n’était considéré au mieux que comme une main-d’œuvre « taillable et corvéable à merci ».


[1] Nicolas Morelle. « Famagouste et la cathédrale Saint-Nicolas, une référence de l’Architecture gothique en Méditerranée orientale ». In « Histoires et images Médiévales » N°43 du 30/03/2012.

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