La "ligne verte" - Des "apprentis sorciers" dont les Chypriotes font encore les frais - Des Chypriotes "turcs" titulaires d'un passeport européen !

 

Chypre Nicosie rue Odysseos

L’île est coupée en deux depuis 1974 par une ligne démilitarisée, dénommée « ligne verte », contrôlée par les casques bleus de l’ONU. La route qui relie Larnaka à Famagouste traverse la base anglaise de Dekhelia et longe cette ligne verte pendant plusieurs kilomètres. Après un champ cultivé, des petits panneaux rouillés indiquent l’emplacement de la « ligne Attila » ! Côté turc, l’espace n’est plus cultivé sur une centaine de mètres (minée ?) et des tours de gué, plus bidonvilles que blockhaus, sont disposées tous les kilomètres environ. Ils sont systématiquement accompagnés des drapeaux turcs et de la « République turque de Chypre du Nord ».

Au sud de la ligne, rien, ni militaires, ni guérite, ni drapeaux ! La République de Chypre ne reconnaît pas la partition de l’île et refuse d’en contrôler le tracé, comme les échanges.

Mais comment en est-on arrivé là ?

En pleine guerre froide, la nouvelle République refusait d’appartenir à l’un des deux blocs et participait au mouvement des « non-alignés ». Cette neutralité lui permettait de se démarquer de la dictature militaire qui gouvernait la Grèce et de maintenir un équilibre fragile entre Chypriotes grecs et turcs. Le régime des colonels, pour tenter de redorer son blason après des mouvements étudiants et sociaux, favorisa le mouvement nationaliste grec et fomenta un coup d’Etat, le 15 juillet 1974, vraisemblablement avec l’accord implicite des USA. Un ultranationaliste grec fut nommé président provisoire et un nouveau gouvernement mis en place à Chypre. Mais les apprentis sorciers furent vite dépassés par une situation qu’ils n’avaient pas imaginée. D’une part le président légitime, Monseigneur Makarios, échappa à la mort dans l’attaque du palais présidentiel. Il réussit à s’échapper puis à trouver refuge en Grande-Bretagne, accusant la Grèce d’invasion de Chypre au Conseil de sécurité de l’ONU. D’autre part les Turcs exigèrent d’assurer la protection des populations turques. Henri Kissinger, spécialiste des coups tordus, dépêcha un de ses émissaires sur place, mais les Américains furent incapables de trouver une solution dans un conflit opposant deux membres de l’OTAN et deux gouvernements qu’ils soutenaient. Le 20 juillet la Turquie envahissait l’île et le 23 juillet le régime des colonels, totalement discrédité, s’effondrait. L’aventure tournait au fiasco ! 160 000 Chypriotes grecs se réfugiaient au Sud, tandis que 40°000 Chypriotes turcs se réfugiaient au Nord.

Depuis 1974, les deux parties de l'île connaissent donc des évolutions séparées. Le tiers Nord de l'île est occupé par la Turquie, avec environ 260 000 habitants, dont la moitié de colons et de militaires turcs, mais les sources se contredisent souvent ! Elle concentre le plus gros du potentiel de l'île, avec la riche plaine agricole de Mesorée et les ressources en eau. La partie Nord s'est proclamée indépendante en 1983, mais n'est reconnue que par un seul pays, la Turquie.

En 2003, le Nord a ouvert cinq points de passage dans la ligne de démarcation, piétons ou routiers (six aujourd’hui). Pour se rendre dans la partie turque, il suffit de présenter une pièce d’identité (carte d’identité ou passeport) au « check point » et les autorités locales délivrent un visa sur papier libre ! En effet, n’étant pas reconnue internationalement, la « République turque de Chypre du Nord » n’a pas pouvoir d’apposer des visas sur des passeports étrangers. Les assurances automobiles ne s’appliquent pas non plus à la zone Nord et il faut donc prendre une assurance locale pour la durée du séjour, payable en euros ! Le tout est d’ailleurs fort bien organisé au poste frontière, permettant ainsi à la « République turque de Chypre du Nord » de récupérer des devises. Si la langue officielle est désormais le turc et la monnaie la livre turque, les voitures continuent néanmoins de rouler à gauche, comme dans la partie Sud.

En application de la doctrine de non-reconnaissance de l’occupation du Nord de l’île par la Turquie, la République de Chypre délivre aux personnes résidant au Nord des passeports chypriotes, à condition qu’elles soient nées à Chypre avant 1974, ou de parents nés à Chypre avant cette date. Ce n’est donc pas la moindre des contradictions que 100 000 Chypriotes turcs seraient titulaires d’un passeport européen leur permettant de voyager dans l’Union Européenne sans visa.

A Nicosie, une artiste a symbolisé l’espoir d’une réunification en alignant, sur des cordes à linge tirées de part et d’autre de la rue, des chemises d’hommes aux manches nouées entre elles.

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