La religion, marqueur d'identité historique - Richesse des fresques des églises orthodoxes

 

Troodos Kaopanayotis 6

A travers le temps et les différentes péripéties de l’histoire de l’île, le fait religieux a certainement été un marqueur d’identité : orthodoxe contre Latins, puis contre Ottomans même si une petite minorité de Chypriotes semble s’être convertie à l’Islam.

Le concile d’Ephèse (431) avait reconnu l’Eglise de Chypre comme indépendante et autocéphale. Progressivement, avec la séparation des Empires d’Orient et d’Occident, les Eglises romaine et orientale se sont éloignées. Des disputes ont lieu entre les deux églises, avec excommunications réciproques en 867 et 1054. En 1204, avec le sac de Constantinople par les Croisés, les relations se détériorent encore.

A Chypre, en 1222, sous le règne des Lusignan, le concile latin réuni à Famagouste établit la supériorité de l’Église romaine sur l’Église grecque. Les évêchés grecs qui étaient au nombre de dix sont réduits à quatre et leurs sièges sont écartés des villes de résidence des évêques latins. L’Église latine se réserve même le droit de fixer le nombre des moines relevant de l’Église grecque et d’approuver les consécrations des évêques grecs ! L’archevêque grec de Famagouste, qui proteste contre ces décisions, est exilé et se réfugie à Nicée, capitale temporaire de l’Empire byzantin. Après 1260, il n’y eut plus d’archevêque orthodoxe. Les évêques qui demeurent dans l’île s’installent principalement dans les régions de montagne où vivent désormais la plupart des Chypriotes orthodoxes. Pendant la domination franque se développe parallèlement une autre forme d’architecture, non de châteaux et d’églises gothiques dans les villes, mais de modestes églises rurales dans les zones montagneuses. Extérieurement très simples, à l’intérieur les murs et plafonds sont entièrement ornées de fresques colorées.

« Comme je ne savais pas que les anciens Grecs avaient la déplorable habitude de peindre leurs statues, j’avais associé leur art à la lumière, tandis que la peinture byzantine me paraissait issue de l’ombre »[1].

A partir de 1571, le gouvernement ottoman accepte la restauration de l’Eglise grecque en échange de son obéissance dans le cadre du système des « Millet » (nations). La communauté est ainsi reconnue et dotée d'un dirigeant, un « éthnarque », interlocuteur unique des autorités ottomanes. A Chypre, ce fut l’archevêque de Nicosie renforçant ainsi le rôle institutionnel de l’église orthodoxe sur la communauté grecque. Même si des pressions furent faites pour convertir les populations à la religion musulmane, notamment par la confiscation des meilleures terres et leur attribution à des musulmans, la liberté de culte était garantie et les croyants continuèrent à édifier de petites églises rurales, à les décorer et à pratiquer leurs rites.

C'est bien évidemment dans le massif du Troodos, au centre de l'île, que l'on peut admirer les églises byzantines et post-byzantines les plus typiques dont les murs intérieurs sont recouverts de fresques : proche de la petite ville de Galata, l’église de Ayios Nikolaus tis Steyis dans un vallon écarté ; dans la vallée de Marathassa, la charmante église de Kalopanayiotis, ou dans la vallée de Pitsilia, celle de Stavros tou Ayiasmati… Les fresques ont été réalisées entre le XIe et le XVIe siècles. A Paphos, on peut aussi admirer les fresques de l’Hermitage troglodyte de Ayos néophytos. Dix de ces églises sont inscrites sur la Liste du patrimoine mondial de l’Humanité[2] depuis 1985 et 2001. Elles ont souvent conservé des couleurs très vives mais le médiocre éclairage en rend souvent l’observation difficile.

Il ne faut donc pas s’étonner que l'église autocéphale chypriote ait joué un rôle politique actif notamment dans la lutte anticolonialiste des années 1950. Elle a soutenu « l’Enosis », le rattachement de l'île à la Grèce, et le soutient encore si l’on en croit les drapeaux grecs qui ornent fréquemment les églises. Le 21 novembre 2002, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Chypre avait rejeté le plan de règlement proposé par le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, ce qui n’a pas peu contribué aux résultats négatifs du référendum de 2004 sur la réunification de l’île (75% de Non parmi la population chypriote grecque).


[1] Vassilis Alexakis. « La langue maternelle ». 1995.