Un carrefour routier d'importance - La construction du métro - Mme Lucrezia ou la grande misère des statues parlantes de Rome

 

Rome Pigna Madama Lucrecia

Autrefois, la place de Venise était de taille plus modeste et divisée en deux petites placettes. Mais les modifications du XIXe et du XXe modifièrent profondément sa structure. La construction du Vittoriano entraîna la disparition de la place papale : il fallait que le nouveau monument soit vu, qu’il ferme la perspective du Corso dans un geste architectural grandiose pour célébrer la « Nouvelle Rome », la « troisième Rome », celle du Risorgimento, succédant à la Rome antique, et à la Rome papale celle de la Renaissance et du Baroque. Au croisement des trois anciennes voies du Corso, du Corso Victor Emmanuel II et de la Via IV Novembre, Mussolini rajouta la Via del Teatro di Marcello et la voie triomphale des forums impériaux. Conclusion : une bonne partie de la circulation automobile romaine passe ici pour aller d’un point à un autre de la ville.

Les travaux de construction de la nouvelle ligne de métro, interminables (les travaux, pas le métro !), ont longtemps transformé la place en chantier. La future ligne C du métro automatique suit une direction du Nord-ouest vers le Sud-est. Elle contourne Saint-Pierre, suit grosso modo le Corso Victor Emmanuele, traverse la Piazza Venezia en direction du Colisée, puis file vers Saint-Jean-de-Latran après un petit détour vers les thermes de Caracalla. Si la ligne de métro doit être suffisamment profonde pour éviter les sites antiques, de 25 à 30 mètres, le problème reste entier pour les constructions annexes de services (circulation des fluides, lignes électriques, escaliers et couloirs d’accès) qui doivent nécessairement traverser des couches supérieures, lesquelles sont suceptibles de présenter un intérêt archéologique.

Les fouilles entamées fin 2006 sur la Place de Venise concernent les quatre endroits correspondant aux puits de service et aux sorties des stations. À l'exception du site dit « S15 » constitué uniquement d’une couche alluviale stérile jusqu'à la profondeur de 17 mètres, les trois autres sites ont permis de découvrir des édifices plus anciens, détruits à la fin du XIXe siècle lors de la construction du Vittoriano. Les découvertes concernent aussi bien la Renaissance avec des vitraux du XVe, que les époques médiévale et romaine avec notamment la mise à jour d’un escalier conduisant à un monument antique jusqu’alors inconnu. L’inauguration de la ligne, déjà plusieurs fois repoussée, risque de se faire après 2020, dernière date jusqu’alors retenue après bien d'autres. 

Installée dans un coin reculé de la place, entre l’église San Marco et le Palais de Venise, une statue très mutilée est posée sur un socle. C’est « Madame Lucrèce », une des cinq statues parlantes de Rome. C’est un buste féminin, assez colossal, de deux mètres environ, qui représenterait Isis. Rien à voir avec la frêle jeune fille du conte de Prosper Mérimée[1] ! Le buste avait été offert à Lucrezia d’Alagna, maîtresse du Roi de Naples, Alphonse V d’Aragon. Par le passé, situé sur le parvis de l’église, il était décoré chaque premier mai de colliers d’oignons, d’ails et de piments au cours de la « danse des pauvres », une fête romaine alors populaire, qui entraînait les jeunes hommes, mais à laquelle participaient aussi les handicapés et les vieux.

Bien que ce soit la seule statue parlante de sexe féminin, manifestement Madama Lucrezia ne parle plus depuis quelques temps, même si, ce jour là, j’ai trouvé posé sur son socle,un texte écrit en tchèque à la gloire du pape ! Mais ce devait être plutôt l’oubli d’un élève en voyage d’étude à Rome qu’une démarche délibérée pour faire parler la statue, car généralement les statues parlantes étaient plutôt critiques vis à vis du trône pontifical. En 1591, le pape Grégoire XIV Sfondrati (1490 / 1491), moribond, est transféré au Palais de Venise espérant ainsi être coupé des bruits de la ville grâce aux hauts murs qui l’entourent, ce qui ne l’empêcha pas de décéder quelques temps plus tard. Alors la statue proclama « La mort de Lucrezia est passée à travers les portes ». Au cours de la République de 1799, le peuple romain ayant jeté bas la statue laquelle était tombée sur la face, mutilant la bouche, le lendemain un écriteau en grosses lettres proclamait : «Je ne vois pas plus ! ».

Aujourd’hui, dans un coin peu fréquenté de la place, la pauvre madame Lucrèce apparaît bien abandonnée et sa face mutilée lui donne un air de pleureuse antique, porteuse de toute la misère du monde.