Le Palais de Venise, heures glorieuses et sombres - L'emplacement de l'atelier de Michel-Ange - Le moucharabieh de Madame Mère

 

Rome Corso Palais Bonaparte

Le côté Est de la place est occupé par un palais de la première Renaissance, le Palazzo Venezia, édifié en 1455 pour le Cardinal vénète Pietro Barbo, le futur pape Paul II. Le portail affiche encore l’emblème de sa famille. Extérieurement, le palais présente les caractéristiques d'une forteresse médiévale : rares ouvertures, fenêtres à meneaux, créneaux et chemin de ronde, intégrant une tour médiévale, la Torre della Biscia. Mais il faut aller voir la magnifique cour intérieure, largement ouverte, entourée d’une loggia très sobre et régulière, à colonnes toscanes au rez-de-chaussée, ioniques au premier.

Après son élection au trône pontifical, en 1464, Paul II en fit le palais papal et permit à l'ambassadeur de la République de Venise de s’installer dans une partie du palais lequel devint finalement propriété de la République de Venise en 1494. Il le resta jusqu’en 1797, date de la disparition de la Sérénissime suite à sa conquête par les troupes de la République française. En 1806, le Palazzo Venezia accueillit le siège de l'administration française par ordre de l’empereur Napoléon Ier et, après le Congrès de Vienne qui avait attribué le territoire de Venise aux Habsbourg, il devint naturellement l’ambassade de l’Empire austro-hongrois… jusqu’à sa disparition en 1917.

Il connut ensuite des heures sombres puisqu’il hébergea le Grand Conseil Fasciste à partir de 1929. C'est depuis le balcon central du second étage, appartenant à la fameuse salle des Mappemondes, que « la tête de mort en queue de morue », la « Ganache en Chef », le « Dindon fanatique », le « Picrochole à plumeau », la « Tête de Mort en houpette », l’« Omnivisible fumier proclamé sauveur d’Italie »[1]… et j’en passe… aimait à s'adresser à la foule, tête relevée, « les mandibules de terrassier analphabète du rachitique agromégale »[2] en avant et poings sur les hanches. La place fut alors rebaptisée « Foro d'Italia ». Par démagogie populiste, les lumières restaient constamment allumées dans la salle des Mappemondes, siège du bureau du Duce, signifiant que celui-ci veillait au bien-être de son peuple lequel pouvait dormir sur ses deux oreilles. A la grande honte des démocrates italiens, les Romains purent revoir des images de cette époque le 20 avril 2009. Lors d’un spectacle fêtant l’anniversaire de la fondation de Rome par Romulus en 753 avant JC, des images de Mussolini déclarant la guerre du balcon du palais, en 1941, ont été projetées sur les murs du marché de Trajan, entre une vidéo du pape Jean Paul II et un extrait d'un film de Roberto Rossellini. Il faut dire que le nouveau maire de Rome, Gianni Alemanno, est un ancien fasciste du Mouvement Social Italien passé depuis, par réalisme, au parti conservateur « Alliance Nationale », mais toujours nostalgique de la période mussolinienne.

En face du palais de Venise, de l’autre côté de la place, une espèce de succédané début de siècle (le XXe s’entend) construit par les Assurances vénitiennes abrite aujourd’hui la Banque Paribas. Par sa forme, comme par ses éléments architecturaux, il s’efforce de copier le palais de Venise, en plus régulier, en plus décoré, en plus « gothique », donc en plus lourd ! Le bâtiment ne mériterait aucune mention s’il n’avait été construit à l’emplacement d’un des ateliers de Michel Ange que l’on détruisit pour l’occasion.

A l’angle de la place de Venise et du Corso, c’est à dire à l’un des endroits les plus fréquentés de Rome, se dresse le palais Bonaparte, célèbre pour avoir accueilli la mère de Napoléon, Laetitia Bonaparte. Elle acheta ce palais en 1818 après avoir vendu ses propriétés françaises et y passa les dernières années de sa vie. Le palais avait appartenu à la famille d'Aste qui en avait commandé la construction à l'architecte Giovanni Antonio De Rossi en 1658. Mme Mère occupait l’étage noble, le deuxième étage étant mis à la disposition des parents qui venaient lui rendre visite. Le palais fut proposé à Laetitia par son banquier, le Duc Giovanni Torlonia, parce qu’il n’était pas excessivement grand tout en restant distingué et digne[3]. Il subit quelques modifications, cheminées néoclassiques, frises, peintures et grotesques. Mais bien évidemment, la transformation la plus visible fut celle du balcon d’angle, couvert, en bois peint en vert, derrière les persiennes duquel Laetitia Bonaparte observait les allées et venues des Romains. Elle y mourut en 1836.


[1] Carlo Emilio Gadda. « L’affeux pastis de la rue des Merles ». 1963.

[2] Idem.