Le "Rideau de fer" - L'Allemagne (RFA) et sa représentation dans les frontières de 1937

 

Berlin Check point Charlie 3

« Avec le concours des personnalités politiques de la bourgeoisie et des sociaux-démocrates de droite, les U.S.A, la Grande-Bretagne et la France mirent le cap en 1947 sur la constitution d’un Etat séparé. La même année, les zones américaines et britanniques étaient réunies. En juin 1948, les gouvernements militaires des zones occidentales promulguaient une réforme monétaire séparée consistant à mettre en circulation le deutschemark se référant au dollar américain. La ligne de démarcation avec la zone d’occupation soviétique devenait une frontière monétaire et, pratiquement une frontière politique »[1].

Qui n’a pas vu la frontière avec la R.D.A n’a jamais vu une véritable frontière ! Ce n’était pas là une de ces misérables frontières tracées uniquement sur une carte d’état-major ou, au mieux, délimitées par une de ces minuscules bornes dont on ne sait pas trop si ce sont des bornes géodésiques ou kilométriques[2].

Non, là, la frontière, elle était matérialisée au sol, et pas question de la traverser par erreur ou par inadvertance : une première rangée de barbelés, puis une large surface nue permettant de bien contrôler tout passage, régulièrement labourée pour s’en assurer, une nouvelle rangée de barbelés enfin, agrémentée en plus à distances régulières, bien sûr, de miradors. Voilà, c’était cela le « rideau de fer »[3].

J’avais déjà eu l’occasion de l’observer, en juillet 1963, ce rideau de fer, lors d’un voyage linguistique en Allemagne. Nos mentors d’Allemagne fédérale avaient profité d’une visite touristique à Wolfsburg, la cité de l’usine Volkswagen, pour nous faire longer la frontière. Elle tranchait brutalement les routes et les villages séparant irrémédiablement les familles, les voisins, les amis. Le village de Zicherie était ainsi coupé en deux, les deux parties étant espacées par une large bande dans laquelle toutes les constructions avaient été détruites, les routes défoncées, les arbres et arbustes arrachés.

Un mémorial avait été placé au bord de la rue qui se terminait en cul de sac contre les fils de fer barbelés de la frontière, une énorme pierre sur laquelle avait été gravé : « DEUTSCHLAND IST UNTEILBAR - Zicherie 17.6.58 » (l’Allemagne est indivisible). Les jeunes français que nous étions n’avaient pas pris cela au sérieux, ce qui avait beaucoup choqué notre accompagnateur allemand qui nous en fit le reproche le lendemain.

Nous n’avions effectivement pas compris ce que cette brutale séparation du pays représentait pour les Allemands. Pour nous, nés après 1945, l’existence de deux Etats allemands était une évidence que nous ne remettions pas en cause. D’autant moins qu’alors, nous étions très étonnés de constater que les cartes géographiques de l’Allemagne affichées en RFA dans les classes, mais aussi dans les administrations ou les usines, représentaient l’Allemagne dans ses frontières de 1937, c’est à dire avec la Prusse orientale ainsi que les territoires à l’Est de la ligne Oder-Neisse. Cette insistance à représenter la « Grande Allemagne » sentait la revanche de manière assez nauséabonde.

Dans la brochure intitulée « Ce qu’il faut savoir de la zone soviétique d’Allemagne » et éditée par le « Ministère Fédéral pour les questions concernant l’Allemagne entière » ( !), brochure qui nous avait été remise lors de notre séjour, les zones de l’Est étaient portées avec les indications : « sous administration soviétique » et « sous administration polonaise ». Pire, le « territoire de Dantzig », ainsi que le « Memelland » étaient également notifiés dans des frontières en grisé, bien séparé de la Pologne, comme pour signifier que ces territoires pourraient éventuellement être revendiqués par l’Allemagne[4]. Nous avions intuitivement compris, plus ou moins consciemment, que derrière cette visite du rideau de fer, c’était la recherche d’un nouvel équilibre qui était en jeu, un drôle de jeu dans lequel les Allemands d’Allemagne fédérale souhaitaient manifestement entraîner les jeunes Français.


[1] Panorama DDR. « La RDA se présente ». 1984.

[2] En 2013, il existe encore malheureusement quelques-unes de ces frontières-scandale : entre les Corées du Nord et du Sud, entre Israël et ses voisins, entre Pakistan et Inde au Cachemire…

[3] C’est Winston Churchill, premier ministre du Royaume-Uni, qui rendit l'expression célèbre lors du discours de Fulton (Missouri , le 5 mars 1946) : « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer s'est abattu à travers le continent ».

[4] Ministère Fédéral pour les questions concernant l’Allemagne entière. 1960. Version française août 1961.

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