Aden en 1926 - Une petite ville de province au fond d'un cratère

 

Yémen Nizan

 « L’ancre tombe, une fumée de sable s’épanouit dans la mer : 12°45’ de latitude Nord, 45°4’ de longitude Est : c’est Aden.

Je suis arrivé. Il n’y a pas de quoi être fier »[1].

Paul Nizan arrive à Aden en 1926 après avoir différé d’un an son passage de l’agrégation. Il y sera pendant un an le précepteur du fils d’un négociant français à Aden, Antonin Besse, responsable d’un empire du café. Cette description de l’arrivée à Aden, sonne à la fois comme une ouverture, une aventure, une nouvelle période de la vie, mais elle est déjà frappée par la désillusion et le désenchantement comme si l’expérience d’Aden ne pouvait qu’être un échec.

« En cette province d’Aden est le meilleur port où toutes les nefs de l’Inde viennent avec toutes leurs marchandises, et de grandes quantités de marchands viennent apporter ici poivre et autres épices de l’Inde. De ce port, des marchands, qui achètent les épices pour les porter en Alexandrie, les font transborder des nefs en d’autres plus petites (…) »[2].

On imagine un ailleurs lointain, une ville perdue entre montagnes et désert, une ville étrange du bout du monde, dans un univers oriental mystérieux, âpre, violent, où s’échangent les marchandises les plus étranges, où se disputent les commerçants, où sévissent les pirates sur leurs boutres… Et aujourd’hui, il n’y a d’ailleurs pas beaucoup à se forcer pour imaginer. L’actualité nous fournit son lot régulier d’activités de la flibuste locale, d’abordage, de détournement de navires, de prise d’otage, de demande de rançon. Dans ce lieu, à la fois dépliant touristique et roman d’aventure, où se croisent Joseph Kessel et Henry de Monfreid, Nizan s’ennuie. Nizan traîne sa révolte comme un boulet.

« Voilà ce qu’il y avait à comprendre : Aden était une image fortement concentrée de notre mère l’Europe, c’était un comprimé d’Europe. Quelques centaines d’Européens ramassés dans un espace raccourci comme un bagne, cinq milles de long, trois milles de large, reproduisant avec une extraordinaire précision les dessins que composent à une plus large échelle les lignes et les rapports de la vie dans les terres occidentales »[3].

Aden, c’était une petite ville de province collée au fond du cratère d’un volcan éteint il y a plus de 5 millions d’années. 15 km de long pour 8 km de large et tout autour des montagnes pelées et lunaires sous un soleil de plomb fondu. Quelle idée d’ailleurs de construire une ville dans un fond de casserole ! Mais c’est parce que cela était plus facile à défendre et les nombreux forts juchés sur les reliefs rappellent la fonction militaire de la ville. En 1857, le sultan de Lahej signe un traité d'amitié avec la Grande-Bretagne laquelle occupe Aden. En échange de la « protection britannique », les dirigeants des différentes tribus alentour s'engageaient à ne pas conclure d'accords avec une quelconque autre puissance étrangère, ni à lui céder une portion de territoire. L’Empire Ottoman, qui occupait le nord du Yémen à partir de 1849, acceptait ces arrangements. L’ex protectorat britannique d'Aden fut ensuite transféré dans la Fédération des Emirats arabes du Sud en 1959 puis, en 1962, dans une Fédération d’Arabie du Sud. Enfin, l'ensemble des territoires fusionna en 1967 pour former la République Populaire du Yémen, intégrée en 1990 dans la république du Yémen.

Aden n’est plus ce lieu où, dans le désœuvrement, l’inaction et le dénuement matériel, la vérité de la vie pouvait apparaître, débarrassée du verbiage, de la morale et de la cuisine bourgeoises. Aden est une ville industrielle, commerciale et touristique où les immeubles poussent comme champignons sous la rosée, avec de larges avenues et cafés et restaurants en bord de mer. Elle comprend plusieurs entités assez différentes et éloignées les unes des autres : Crater, la vieille ville, le port avec ses grues et ses docks, la ville industrielle, le « Petit Aden », avec une grande raffinerie de pétrole, Madinat ash Sha'b le centre du gouvernement. Mais Aden c’est aussi une ville où la chape de la tradition et de la religion apparaît moins lourde : moins de femmes totalement voilées de noir, peu d’hommes exhibant leur jambia. Le régime socialiste avait eu au moins le mérite d’y avoir développé l’éducation, une réglementation progressiste du statut de la femme, et même la sécurité sociale !


[1] Paul Nizan. « Aden Arabie ». 1931.

[2] Marco Polo. « Le devisement du monde – Le livre des merveilles ».