Une coopération internationale dont les moyens ne peuvent être à la hauteur des problèmes - Le dernier mot aux femmes !

 

63 Institut Agricole d'Abian Les fiches techniques

Nous présentons cette analyse aux autorités en insistant sur l’urgence d’une réforme pour répondre aux enjeux économiques et sociaux, en soulignant que la question ne se limite surtout pas à l’enseignement technique secondaire, mais qu’elle concerne prioritairement la formation professionnelle des producteurs, hommes et femmes !

Nos interlocuteurs sont perplexes car nous bouleversons leurs repères. Pour développer l’agriculture ils pensaient qu’il suffisait de former des cadres techniques afin de vulgariser de nouvelles pratiques de production auprès des agriculteurs. A leurs yeux, il suffisait de doter le Yémen d’un nombre suffisant de lycées agricoles, dispensant des formations techniques rénovées, avec un matériel pédagogique adapté, pour un nombre limité de techniciens. L’appel à la coopération française devait permettre au pays de disposer de l’aide extérieure nécessaire pour ce faire.

Mais le problème s’avère beaucoup plus complexe ! Une augmentation de la productivité agricole exige une révolution des systèmes de production, appuyée par des politiques économiques complexes (accès à la terre, au crédit, aux circuits commerciaux…) mais aussi des politiques éducatives et de formation professionnelle des populations concernées. La France n’apporte plus l’aide économique et technique qu’elle avait accordé aux pays africains à leurs indépendances. Il n’y a aucune chance pour que le gouverneur de Dhamar obtienne de la France la construction d’un lycée agricole, pas plus qu’elle ne fournisse du matériel agricole et pédagogique à l’ensemble des établissements yéménites. Tout au plus, à deux ou trois établissements, en complétant l’aide par des stages pour des enseignants en France ou la réalisation de cycles de formation au Yémen.

Les écarts entre ce qu’imaginent les autorités yéménites, les enjeux de développement et les possibilités françaises sont immenses ! De fait, tout au long de la mission, nous sommes contraints à un exercice constant de corde raide : souligner les véritables enjeux et problèmes du pays, ne pas laisser d’illusions sur les possibilités d’engagement de la France et néanmoins proposer des éléments de réponse qui permettent d’accompagner une rénovation de l’enseignement agricole yéménite.

A l’aéroport, nous posons un vrai problème au préposé à l’enregistrement car nous n’avons qu’un billet électronique. Ce sont les premiers jours où la compagnie « Yemenia » vient d’introduire cette innovation. Certes l’employé constate sur son ordinateur que nous sommes bien listés pour le vol mais nous n’avons aucun billet papier à lui présenter ! Il ne sait donc pas comment faire pour nous délivrer notre carte d’accès à bord. Après bien des essais infructueux et une longue attente, il s’adresse à son supérieur hiérarchique qui se promène derrière les comptoirs, l’air très affairé du Monsieur-qui-a-de-nombreuses-responsabilités, avec son téléphone portable à la main. Les deux se penchent sur notre cas et pianotent sur toutes les touches de leur clavier… sans succès. Le supérieur hiérarchique prend alors prétexte d’un coup de téléphone, certainement très important, pour ne pas dire absolument fondamental pour la survie de l’Humanité, pour s’éclipser discrètement, laissant son subordonné se dépatouiller avec le problème. Le pauvre homme n’en peut plus d’essayer de trouver des solutions alors que cela fait maintenant plus d’une demi heure que cela dure.

Après encore bien des essais, il s’éclipse à son tour, nous laissant en plan. Aux autres comptoirs d’enregistrement, nous voyons défiler les voyageurs, voyageurs qui, il est vrai, possèdent eux une bonne vieille souche de billets en papier. Nous commençons à trouver le temps long et à nous demander si nous pourrons finalement monter dans l’appareil.

Notre employé revient finalement, accompagné d’une dame vêtue à l’européenne. Celle-ci s’installe d’autorité devant l’ordinateur, appuie sur quelques touches et – oh ! miracle - l’appareil nous délivre immédiatement nos cartes d’accès à bord. C’est évidemment avec le plus grand plaisir que nous la remercions… plaisir parce que nous sommes ainsi assurés de prendre l’avion, mais surtout plaisir qu’une femme donne une bonne leçon technique à un yéménite mâle !

 « Il n’y a qu’une espèce valide de voyages, qui est la marche vers les hommes. C’est le voyage d’Ulysse, comme j’aurais dû le savoir, si je n’avais pas fait mes humanités pour rien. Et il se termine naturellement par le retour. Tout le prix du voyage est dans son dernier retour » [1].

Sanaa, Montpellier, juin 2007 / novembre 2008