Une ville à l'urbanisme maîtrisé - Un modèle issu de la Renaissance italienne

 

Turin Via Pietro Mica

« Turin me paraît la plus jolie ville de l’Italie ; et, à ce que je crois, de l’Europe, par l’alignement de ses rues, la régularité de ses bâtiments et la beauté de ses places, dont la  plus neuve est entourée de portiques. Il est vrai que l’on n’y trouve plus, ou du moins rarement, ce grand goût d’architecture qui règne dans quelques endroits des autres villes ; mais aussi on n’y a point le désagrément d’y voir des chaumières à côté des palais »[1].

Voilà un jugement bien français ! C’est néanmoins ce que l’on éprouve encore à la visite de Turin. L’impression d’être dans un monde connu, celui du Paris d’Haussmann.

Sauf que Turin devrait plutôt être considérée comme un modèle, ainsi que le souligne De Brosse en 1740 ! En effet, à Paris, à la même époque, la royauté a créé quelques ensembles architecturaux, la Place des Vosges (Place Royale, 1605), la Place Dauphine à l’extrémité de l’île de la Cité (1607), le Cours La Reine (1616), les Champs-Elysées (Grand Cours, 1670), l’esplanade et l’Hôtel des Invalides (1674), puis ce sera la place de la Concorde (Place Louis XV, 1772), mais pour l’essentiel Paris est encore une ville médiévale. Turin est alors, tout à la fois, l’exemple le plus abouti de l’urbanisme de la Renaissance et un modèle pour le développement de la ville « classique » du XIXe siècle. Comment l’expliquer ?

En 1559, le traité de Cateau-Cambrésis a permis au duc de Savoie de créer une nouvelle monarchie. Le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, organise dès lors un État structuré pour lequel il choisit la ville de Turin pour capitale, en 1563, à la place de Chambéry. Turin est alors encore une bourgade fortifiée, n’ayant joué aucun rôle dans le mouvement de la Renaissance contrairement aux villes-Etats médiévales comme Florence, Sienne, Gênes ou Venise. Charles-Emmanuel Ier, dit « le Grand » (1562 / 1630), charge l’architecte militaire Ascanio Vittozzi (1539 / 1625) de la réalisation des ouvrages défensifs, mais aussi de l’urbanisme de la ville [2].

Vittozzi propose de réaliser un nouveau château (palais royal) à partir du palais épiscopal, à l’angle Nord-est de la cité, ouvert au Nord par un parc puis, hors les murs, par des terres de chasse. Au Sud, le palais donne sur la ville avec la création d’une grande place (la piazza Castello) entourée de bâtiments à portiques. Cette place est prolongée par un grand axe rectiligne grâce à l'ouverture d'une nouvelle rue (1612 / 1615, l’actuelle via Roma), jusqu’à l’enceinte Sud de la ville dans la direction de la résidence ducale extra-urbaine de Mirafiori. Ce projet constitue une innovation d'importance dans la mesure où elle établit une bipolarité au niveau urbain et au niveau territorial. Une seconde percée (via Palazzo di Città), perpendiculaire à la précédente, relie la piazza Castelloà l’hôtel de ville. Ces deux rues composent le tracé fondateur du plan d’Ascanio Vittozzi [3].

Par son organisation, ce plan d’urbanisme met en œuvre les théories urbaines de  la Renaissance, notamment de Leon Battista Alberti (1404 / 1472), qui veulent que la beauté soit issue de la raison, d’une recherche d’équilibre et d’efficacité. Les bâtiments sont articulés en registres superposés, soubassement / façade / couronnement, dans des proportionnalités mathématiques harmonieuses. Les bâtiments sont regroupés et disposés selon leurs fonctions, dans des ilots dont les façades sont strictement alignées le long de grands axes rectilignes. Turin préfigure ainsi l’urbanisme moderne de la société industrielle et capitaliste de la seconde moitié du XIXe siècle.


[1] Président De Brosses. Lettres d’Italie. 1740.

[2] UNESCO. « Liste du patrimoine mondial - Les résidences des Savoie ».

[3] Philippe Graff. « Turin, exemple et modèle d’une centralité urbaine planifiée selon les canons évolutifs du classicisme ». In « Rives méditerranéennes », n°26. 2007.

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