Une réalisation prestigieuse - et audacieuse...

 

Turin chapelle du Saint Suaire

Le Saint-Suaire est, selon la tradition, le linceul dans lequel Jésus aurait été enveloppé après la crucifixion. Cette pièce de toile de 4,4 mètres sur 1,1 est apparue en 1353 en Champagne. Un siècle plus tard, il est cédé au duc Louis Ier de Savoie qui le dépose à Chambéry. Enfin, il est transféré à Turin en 1578 et, le 1er juin 1694, déposé dans la chapelle spécialement construite pour l’accueillir dans la cathédrale.

La chapelle du Saint-Suaire est située derrière le chœur de la cathédrale, faisant jonction entre la cathédrale et le Palazzo Reale. Elle fut commencée par Amedeo di Castelmonte jusqu’à la hauteur du premier ordre, avec huit piliers monumentaux inscrits dans un cercle, délimitant neuf motifs palladiens. Cette structure statique ne plut pas à Guarini qui décida de modifier profondément le projet.

Sur une base triangulaire (un rappel de la Trinité), il construit trois grands arcs séparés par autant de pendentifs où il ouvre de grands oculi. Au centre s’élève un large et haut tambour éclairé par six hautes fenêtres. Sur ces six ouvertures sont empilées six étages de six arches disposées en quinconce, constituant la structure de la coupole. Les ouvertures pratiquées dans chacune de ces arches rendent la coupole très lumineuse et l’effet de perspective est accentué par le rétrécissement progressif de ces couronnes superposées d’arches.

« Six grandes arcades, disposées en rond, s’élèvent depuis le bas jusqu’à un cordon surmonté d’une corniche régnant tout autour, partagée par trois tribunes pratiquées dans l’épaisseur de la voûte et garnies de balustrades dorées ; le reste de la voûte divisé en espèces de fenêtres cintrées, dont les arcs portent les uns sur les autres ; les cintres s’élèvent ainsi jusqu’au sommet du dôme. Cette manière tient un peu du gothique, et le total de la chapelle, quoique noble, est triste et d’un goût qui ne me plait nullement »[1].

La chapelle est basée sur l’idée, qu’accueillant le suaire du Christ, témoignage de sa mort et de sa résurrection, l’architecture doit rendre compte de l’ascension de la mort vers la lumière divine. C’est pourquoi les marbres de la salle sont noirs. Puis, du noir brillant de la base, on passe au gris opaque de la coupole, et enfin à la lumière de la lanterne. La variation chromatique du marbre accentue la sensation d’élan vers le haut. Sur le plan issu du livre de Guarini, cette idée de l’ascension est soulignée, par l’ajout d’un tortillon au sommet de la coupole qui reprend une réalisation de Francesco Borromini à l’église Sant’Ivo a la Sapienza : un dôme coiffé par une lanterne en forme de spirale. De fait, la coupole n’est pas surmontée de ce tortillon mais d’une lanterne à étages décroissants.

Les coupoles de Guarini sont tout à fait particulières : extérieurement, elles n’ont aucunement la forme traditionnelle de demi-sphères, mais plutôt de tambours et de lanternes superposées (comme à Sant’Ivo a la Sapienza de Borromini, à Rome) ; intérieurement, pas plus, car l'architecte privilégie des structures légères, lumineuses, qui doivent suggérer l’élévation mystique vers les cieux. « De ce fait, il est un précurseur de l’architecture moderne, qui ne met pas l’espace au premier rang de ses préoccupations, mais la technicité à façonner cet espace et les constructions »[2].

« Mais, à Turin, l’extraordinaire pyramide de Guarini, amoncellement d’arcs noirs qui montaient en rétrécissant vers le ciel, tronc de cône vertigineux éclairé par des jours invisibles, crypte dans l’obscurité sépulcrale, coupole par l’élan joyeux, n’avait sa pareille, ni en Italie, ni ailleurs. (…) Le danger couru par le bout d’étoffe qui passe pour avoir servi de linceul au Christ a tenu une place bien plus importante, dans les médias qui ont rendu compte de l’évènement, que la ruine d’une des plus hautes réalisations de l’architecture européenne »[3].


[1] Président De Brosses. Lettres d’Italie. 1740.

[2] Wolfgang Jung. « Architecture et urbanisme en Italie : du baroque primitif au pré-clacissisme ». In « L’art baroque ». 2005.

[3] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie ». 1997.

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