Les derniers mois de Nietzsche à Turin - Une plaque commémorative imbécile

 

Turin Piazza Carlo Alberto

« Mais quelle ville digne et sérieuse ! Pas du tout grande ville, pas du tout moderne, comme je le craignais : mais une résidence du XVIIe siècle, qui n'a eu qu'un seul goût déterminant en tout, la cour et la noblesse. Tout porte la marque du calme aristocratique : il n'y a pas de mesquines banlieues ;  une unité de goût, jusque dans la couleur (toute la ville est jaune ou ocre rouge) »[1].

Le 5 avril 1888, Nietzsche (1844 / 1900), venant de Nice, arrive une première fois à Turin. Après être allé de juin à septembre à Sils-Maria, il revient à Turin le 21 septembre 1888.

« Je repris le logement que j’avais déjà occupé au printemps précédent, via Carlo Alberto 6 / 3e étage, en face du puissant palazzo Carignano où Victor-Emmanuel est né : avec une vue sur la piazza Carlo Alberto, et au-delà, sur un paysage de collines »[2].

Son logement était situé au coin de la maison. C'est ici qu’il écrivit le livre autobiographique, « Ecce Homo », et qu’il termina « L’Antéchrist ». Ce furent ses dernières oeuvres.

Le 17 mai 1888, Nietzsche s'enthousiasme pour l’opéra de Bizet « Carmen » qu’il alla écouter à deux pas de chez lui, au théâtre Carignano. Ce devait être la cinquième fois qu’il entendait l’opéra de Bizet et il considérait l’œuvre comme étant l’expression d’un talent authentiquement français pour l’opéra-comique.

« Avec cette œuvre, on prend congé du Nord humide, de toutes les brumes de l’idéal wagnérien » pour aller vers le Sud « une irrésistible plénitude solaire (…) où tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats »[3]

Pendant son séjour, il manifeste à plusieurs reprises sa satisfaction d’être à Turin, « un délicieux sentiment de bien-être en toutes choses ». Il souligne la qualité de l’accueil et la considération dont il est entouré ainsi que l’amélioration de sa santé « pareille au temps, qui se lève tous les matins avec une clarté et une fermeté inébranlables ».

C’est en sortant de son logement, le 3 janvier 1889, que la folie de Nietzsche se manifeste publiquement. Sur la place Carlo Alberto, il croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval, il s'approche alors de l'animal, enlace son encolure et éclate en sanglots, interdisant au cocher de frapper le cheval et à quiconque de s'approcher.

Dans « Le cheval », Michel Tournier raconte qu’il « a vainement demandé à la municipalité de Turin de graver cette histoire dans la pierre du trottoir »[4]. Ce serait effectivement plus humain et préférable à la prose grandiloquente et idiote de la plaque posée , le 15 octobre 1944, sur la façade de l’immeuble par la municipalité fasciste de l’époque pour célébrer le centenaire de la naissance de Nietzsche. Celle-ci vante en effet la « plénitude de l'esprit qui tente l'inconnu, la volonté de domination, qui suscite le héros ». Quel salmigondis ! A l'exact opposé des idées développées dans « Ecce Homo », écrit à Turin, même si l'autosatisfaction de Nietzsche laisse parfois... disons "rêveur" !

Après l’épisode de la place Carlo Alberto, son ami Franz Overbeck ramena Nietzsche chez lui, à Bâle, puis auprès de sa mère à Iéna. À la mort de celle-ci, sa sœur Élisabeth l’accueillit à Weimar, où il mourut.


[1] Friedrich Nietzsche. Lettre à Peter Gast, in « Dates et évènements de la vie de Nietzsche de l’automne 1887 au printemps 1888 ».

[2] Friedrich Nietzsche. « Ecce Homo ». 1888.

[3] Friedrich Nietzsche. « Le Cas Wagner ». 1888.

[4] Michel Tournier. « Le cheval », in « Célébrations ». 1999.

Liste des articles sur Turin