Un architecte au service d'un Roi et de sa capitale - Des délices de Santa Cristina à l'imposant palais de Stupinigi

 

Turin Piazza San Carlo

Filippo Juvarra, d’origine sicilienne, après des études d’architecture à Rome, il entre au service de Victor-Amédée II, duc de Savoie, nommé roi de Sicile. C’est toutefois à Turin, au service de la cour de Savoie, qu’il va réaliser ses œuvres les plus importantes : la façade du palais Madama, la basilique de Superga, les églises San Filippo Neri et Santa Cristina.

Si la façade de la petite église de Santa Cristina (1715 / 1728), sur le côté gauche de la piazza San Carlo, apparait comme une œuvre délicieusement baroque (façade incurvée, oculus ovale, reliefs marqués), ses autres œuvres turinoises sont plus imposantes, voire majestueuses.

C’est évidemment le cas du palais Madama dont la structure est très proche, en plus petit, de celle de la façade sur parc du château de Versailles. Mais aussi de la basilique de Superga (1731), dressée sur une colline des environs de Turin en souvenir de la bataille contre les armées de Louis XIV de 1706. La basilique se compose d’un édifice circulaire coiffé d’un haut tambour et d’une coupole, flanqué de deux campaniles et précédé d’un péristyle en temple romain. Elle s’éloigne des subtilités du baroque en privilégiant les lignes simples, droites, en contraste avec la rotondité de la basilique. Le style de Juvarra apparait alors plus proche de celui d’un Palladio, d’un Perrault (colonnade du Louvre 1667 / 1670), d’un Hardouin-Mansart (église des Invalides 1676 / 1706) que de celui d’un Borromini ou d’un Guarini.

C’est que Juvarra travaille alors à la gloire de la cour de Savoie et qu’il lui faut organiser la mise en scène du pouvoir et de la puissance.

 « Juvarra, scénographe et auteur de nombreux décors de théâtre, s’oppose à Guarini comme Bernini s’oppose à Borromini. Tel l’architecte de la colonnade Saint-Pierre, il cherche à organiser avec un sens grandiose de la mise en scène des espaces choisis pour leur valeur théâtrale, alors que Borromini et Guarini construisent des sanctuaires fermés, clos sur eux-mêmes, souvent sans recul, et qui auraient pu tout aussi bien être placés en un autre point de la ville »[1]

Cette évolution vers le grandiose et le classicisme est également sensible dans l’église San Filippo Neri. Le projet initial de Guarino Guarini subit de nombreux dommages : suspension des travaux, bombardement pendant le siège de 1706, écroulement de la coupole et de la partie méridionale de l’église en 1714. Juvarra reprend le projet en 1730, supprime la coupole, élargit la nef qu’il couvre d’une vaste voûte dans laquelle il ouvre des oculi, et fait précéder l’ensemble d’un pronaos. Le pronaos, dont la façade est décorée de colonnes corinthiennes, d’un classicisme prétentieux et tristounet, s’il rappelle le péristyle de la basilique de Superga, a néanmoins été érigé postérieurement (entre 1823 et 1891).

Mais Filippo Juvarra ne construisit pas seulement églises et palais. Comme architecte en chef de la cour, il s’est préoccupé également du plan directeur de la ville. Il a notamment créé une vaste place (actuellement piazza de la Repubblica) bordée d’immeubles aux façades en harmonie avec le centre ancien de la ville[2], et entourée d’avenues selon un plan octogonal au croisement des nouveaux axes de développement de la ville au Nord (« l’essedra juvarriana »).

Un des chefs d’œuvre de Juvarra, c’est le Palais de Stupinigi (1729 / 1731) à une dizaine de kilomètres de Turin. Construit pour être un pavillon de chasse royal, c’est devenu progressivement un palais grandiose (137 chambres et 17 galeries !). Il est organisé autour d’un pavillon central, ovale et massif, d’où partent quatre ailes disposées en croix de Saint-André. Par son architecture et sa décoration il s’efforce de relier l’invention et la souplesse du baroque avec l’aspect spectaculaire du classicisme. A la fin de sa vie, en 1735, il contribua à établir les plans du palais royal de Madrid, un ouvrage majestueux et classique.


[1] Dominique Fernandez. « La perle et le croissant ». 1995.

[2] Cette place, qui accueille le marché de la ville depuis le XVIIe siècle, a été agrandie au début du XIXe siècle. La place abrite le plus grand marché ouvert d’Europe, avec 1 000 marchands ambulants et 40 000 acheteurs chaque jour, mais près de 100 000 le samedi ! Rives méditerranéennes, n°26, 2007.

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