L'académisme prétentieux de l'architecture de la fin du XIXe - Mais aussi des audaces révolutionnaires

 

Turin Môle Antonelliana

« Tout à l'heure, je suis passé au môle Antonelliana, l'édifice le plus génial peut-être qui ait été construit - curieusement il n'a pas encore de nom - jailli d'un désir de hauteur - il n'évoque rien en dehors de mon Zarathoustra. Je l'ai baptisé Ecce Homo et je l'ai entouré en imagination d'un gigantesque espace découvert »[1].

L’architecture de la seconde moitié du XIXe siècle est des plus étonnantes. Elle est capable tout à la fois des plus grandes audaces (Crystal Palace à Londres, Tour Eiffel, halles Baltard, Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris) et des monuments les plus abominables : pseudo-grecs (Porte de Brandebourg), pseudo-romains (Neue Wache de Berlin), pseudo-romans (Musée national d’Helsinki), pseudo-gothiques (château de Pierrefonds), pseudo-Renaissance (château Frontenac à Québec ou Théâtre national de Prague) pseudo-byzantin (Sacré-Cœur), pseudo-baroques (Opéra de Paris)… J’en passe et des pires.

Ces deux tendances, l’audace et l’académisme, sont généralement antinomiques. Le plus bel exemple de cette opposition est donné par les gares construites au XIXe siècle : autant la grande halle est toujours audacieuse par sa hauteur, sa portée, sa luminosité et sa légèreté, autant le bâtiment administratif qui l’accompagne est d’un plat conformisme : néo-grec (ancienne Gare d’Euston à Londres), parfois néo-roman (Gare de Metz) ou néo-gothique (Saint-Pancras, toujours à Londres), le plus souvent néo n’importe quoi (Gare de Lyon à Paris).

Le Môle Antonelliana (1863 / 1889), du nom de son architecte Alessandro Antonelli, a la particularité de faire se rejoindre ces deux tendances : il est très audacieux, mais cette audace est tempérée par de nombreux rappels aux architectures anciennes (loggia de colonnes, petit temple grec !) qui donnent un résultat plutôt laid, mais extrêmement curieux.

Il est composé d’une structure en maçonnerie[2], en forme de dôme carré, qui atteint 167,5 mètres de haut. Il fut longtemps le plus grand édifice en maçonnerie d'Europe. Toutefois, suite au tremblement de terre du 23 février 1887, il fallut renforcer la structure avec du béton armé et des poutres d'acier, de sorte que la môle ne peut plus être considéré comme une structure exclusivement en maçonnerie.

Comme pour toute construction en dôme, le principal problème à résoudre est celui de la capacité de la structure à assurer le soutien et la stabilité de la coupole. Pour partie, Antonelli utilise des solutions classiques : une coupole à « double peau » constituée de deux murs de 12 cm, situés à un mètre l’un de l’autre ; ces deux murs sont reliés par des cloisons et des arcs en brique pour assurer leur connexion et la cohérence d’ensemble. Dans cet espace, comme pour la coupole de Brunelleschi à Santa Maria del Fiore de Florence, circule l’escalier qui permet d’atteindre la flèche. En plus, pour améliorer la stabilité de l’ensemble, il utilise des chaînes serrantes et des tirants de fer.

Aujourd’hui, nul besoin de grimper par l’escalier situé entre les deux cloisons du dôme pour atteindre la base du petit temple qui coiffe la coupole et d’où l’on a une vue magnifique sur la ville et sa couronne de montagnes. Un ascenseur panoramique vous fait traverser tout le dôme, en son centre, et vous permet d’admirer l’ampleur de la construction.

Le Môle Antonelliana partage avec la tour Eiffel quelques particularités : la prouesse architecturale, mais aussi de ne pas avoir de dénomination particulière sinon le nom de son architecte, enfin, et ceci explique peut-être cela, ne pas avoir de fonction utilitaire bien précise ! Pour la tour Eiffel, c’est bien après sa construction qu’on a pu lui trouver quelque utilité : servir de relais pour les ondes. Pour le môle il était question, au départ, de construire une synagogue. Mais le projet de plus en plus échevelé de son architecte au fur et à mesure de son érection a fini par faire reculer la communauté juive qui a revendu la structure inachevée à la ville. Vu l’ampleur de la construction, il fut décidé qu’elle accueillerait le musée du Risorgimento. Mais peu adaptée à la nature de la collection du musée, celle-ci fut ensuite installée dans le palais Carignano. Le môle accueille désormais le musée du cinéma et son dôme sert de grand écran pour des projections de films.


[1] Lettre de Friedrich Nietzsche à Peter Gast. 1888.