Le départ, une rupture dans un quotidien rassurant

 

Cuba La Havane Vedado Place de la Revolution

« Nous autres voyageurs sommes dans une situation délicate. Si nous ne disons rien d’autre que ce qui a déjà été dit, nous sommes ennuyeux et nous n’avons rien vu. Si nous rapportons quelque chose de nouveau, on se moque de nous en nous traitant de fabulateurs et de romanciers sans tenir compte ni de la différence de position sociale qui entraîne une différence dans les rencontres et davantage de curiosité ni des changements qui affectent les usages de n’importe quel pays tous les vingt ans »[1]

Je hais les départs.

Chaque départ est une rupture, une coupure brutale dans une vie qui se déroule doucement, sans heurts, ou du moins avec seulement quelques vicissitudes dont on peut penser que l’on va pouvoir les maîtriser sans trop de difficultés grâce à ses habitudes, ses outils ou ses réseaux de connaissances dans son environnement quotidien.

Chaque départ exige, à contrario, de se projeter dans le temps pour imaginer, prévoir le déroulement des jours à venir, les démarches nouvelles à effectuer, dans des lieux que l’on ne connaît pas, dans des systèmes de relation que l’on ne maîtrise pas. Chaque départ est incertitude.

Mais, dès l’entrée dans l’aéroport, les faits s’enchaînent, avec une logique quasi implacable, même si une part de ce déroulement se fait dans des lieux inattendus, dans des cadres différents, dans des pays nouveaux, dans des systèmes de relations inconnus. Certes, les surprises ne sont pas impossibles, les différentes démarches peuvent se suivre plus ou moins bien : retard du vol, correspondance ratée, bagage égaré, mais néanmoins il n’y a généralement plus qu’une seule chose à gérer ! Les marges d’incertitudes sont réduites.

Le temps du voyage est alors totalement situé dans d’immédiateté. Chaque moment est nouveau, important, il consacre à chaque fois une découverte. C’est un temps complet, dense, où chaque instant compte au contraire du temps du quotidien dans lequel les choses se reproduisent où, à force de faire les mêmes gestes, de passer aux mêmes endroits, la mémoire n’arrive plus à les individualiser, à les resituer dans le temps.

Cette fois (2008), s’ajoute en sus des affres habituelles des départs, l’ambivalence de mes sentiments sur le lieu de notre destination : Cuba.

D’un côté, la révolution cubaine et ses images d’Épinal : la prise de la Moncada, les barbudos de la Sierra Maestra, Fidel recevant Sartre et Beauvoir, la figure légendaire du Che. A contrario de ce romantisme révolutionnaire, nous traînons bien des désillusions sur le système socialiste avec trop de mensonges sur les « révolutions populaires », trop d’échecs sur les lendemains qui auraient dû chanter et qui se sont enfoncés dans la grisaille du bureaucratisme, les répressions et les difficultés matérielles.


[1] Mary W.Montagu. « Correspondance ». 1716.

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