Récits de voyages et écrivains voyageurs - De l'écriture à la photographie

 

Cuba Belle américaine

Un voyage, quel qu’il soit, est affaire personnelle. Il confronte chacun de nous à des paysages particuliers, des situations spécifiques, des relations humaines inédites, qui renvoient à des moments de notre histoire personnelle. Par ces différents éléments, chaque voyage nous marque profondément que ce soit par les questions que cela nous pose, par les changements dans nos habitudes de penser, ou d’être, par le souvenir de situations vécues. Nous ne sommes pas nécessairement conscients de tous les changements qu’ils induisent et, si nous en sommes conscients, ne souhaitons pas nécessairement partager avec d’autres cette expérience nouvelle.

Quoi que… le récit de voyage semble avoir de beaux jours devant lui !

Le récit de voyages nécessite deux ingrédients de base. En tout premier lieu, l’écriture pour transcrire le récit, sinon celui-ci se transformera en une geste orale. Encore que l’écriture ne suffise pas et qu’il s’agit d’une forme particulière d’écriture : non seulement elle doit être narrative et descriptive, mais elle est aussi centrée sur « l’individu » qui raisonne et rend compte de ses actions, de ses découvertes. C’est lui qui parle, et il parle de lui dans des situations particulières. Seconde condition bien sûr, le voyage ! Ce n’est donc pas un hasard si le récit de voyage semble être apparu dans les colonies d’Asie mineure de la Grèce antique avec Hérodote (482 / 425 avant JC) lequel narre ses voyages en Egypte et en Perse notamment. C’était un temps où les Grecs étaient confrontés à d’autres civilisations, mais aussi un temps et un lieu où était inventée la philosophie, où l’esprit sortait des cosmogonies magiques pour rechercher des explications rationnelles du monde. Ce n’est donc pas non plus un hasard si les récits de voyages se développent avec les grandes découvertes à la Renaissance, par exemple avec « Le devisement du monde » de Marco Polo (1299). Enfin, au XIXe, l’accroissement des moyens de transport, l’expansion coloniale, mais aussi celui de la littérature aboutissent aux grands récits de voyage des Chateaubriand, Mérimée, Nerval, Flaubert…

Nous sommes durablement porteurs de cette histoire, marqués par les textes des écrivains voyageurs qui témoignent de leurs découvertes personnelles pour un public supposé composé de leurs compatriotes, en y introduisant des éléments « romanesques » pour rendre le récit attrayant : des situations étonnantes, drôles, inquiétantes, construites comme de petits récits particuliers au sein de la narration générale du voyage. L’écriture d’un récit de voyage conduit donc à rechercher des informations pour rendre compte de son voyage et, aujourd’hui, rien de plus simple que de rechercher des sources d’information dans les sites d’internet. Le résultat est curieux et met parfois mal à l’aise !

Sur les blogs et sites qui rendent compte d’un voyage à Cuba, il y a généralement peu de texte. Les écrits se limitent à des légendes de photos, ou à quelques éléments d’information particuliers à Cuba (camelos, Parendas, vieilles voitures américaines) ou sur la vie quotidienne (transport, change, hébergement). L’écrit est remplacé par l’image. Mais aussi ces photos sont quasi identiques à celles que nous avons faites nous-mêmes ! Même angle de vue, même cadrage ! Nous sommes quelques milliers, dizaines de milliers, à être passés dans les mêmes endroits (100 000 Français à Cuba cette année ce qui réduit déjà quelque peu le côté « découverte originale » du voyage !), mais en plus, nous sommes des dizaines de milliers à avoir composé nos photos de manière similaire. Cela souligne l’importance des règles sociales et culturelles mais porte aussi un rude coup à notre égo ! L’importance prise par la photographie dans le récit de voyage pose question. Celui-ci semble progressivement devenir un album de photos souvenirs que l’on fait partager, la photo suppléant à la description.

« Il y a de l’arrogance à dire que les images parlent d’elles-mêmes. La photographie est un langage, mais un langage pauvre, paresseux, de surface. Elle a besoin de décryptage si elle représente le monde »[1].

Cette situation révèle certainement un changement dans l’appréhension du voyage lequel devient un objet de consommation et aussi de signes de cette consommation !


[1] Paolo Woods, photographe, in « Le Monde » 19/07/2010.

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