Le touriste balnéaire, un nouveau Robinson ? - Mais un Robinson bien entouré !

 

Malte Reiser

De manière vraiment naïve, je ne pensais pas que le séjour balnéaire puisse encore être le fin du fin, le nec plus ultra, d’une partie des touristes européens après toutes les critiques entendues à ce sujet : la foule, la surpopulation, le bétonnage, la défiguration du littoral, le bruit, la poussière, la chaleur, la vulgarité des estivants, bref, tout ce qui fait que l’on bronze idiot.

« Les touristes avec leurs airs niais, leurs grandes dents et leurs gros culs… polluent et détruisent plus que n’importe quel produit chimique. Restaurant pour touristes : restaurant où on bouffe mal et cher. Spectacle pour touriste : spectacle débile. Plage touristique : plage dégueulasse… »[1]

Et pourtant, à voir les files d’automobiles passer en Languedoc à destination de la Grande Motte, Port Leucate, ou la Costa del Sol, j’aurais bien dû me douter que tous ces gens-là devaient pratiquer les plaisirs collectifs du séjour balnéaire (Cf. les dessins de Reiser). Les palais Renaissance, les églises baroques ou les pinacothèques sont assez rares sur le littoral du Golfe du Lion.

Le touriste balnéaire est un nouveau Robinson Crusoé qui, s’étant échappé de ses contraintes matérielles journalières, de son environnement habituel et échoué dans une île, réinvente pour lui un mode de vie centré sur lui-même, pour lui-même, en marge des contraintes sociales « normales ». Le « Rubis hôtel » est une île, dans une île, où notre villégiateur vit, protégé du dehors, coupé de ses contraintes d’horaire, des impératifs vestimentaires, de la nécessité des préparations culinaire, des obligations du suivi scolaire de ses enfants ou d’organisation de leurs activités, bref, de tout ce qui pourrait lui rappeler l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique ou la France. Le « monde » est certes tout autour du Rubis, mais loin, de l’autre côté de la rue, juste assez présent, grâce à l’assistance discrète des sauvages locaux, pour se souvenir que l’on est dans un pays lointain, très lointain, sur un rivage de bout du monde où votre chef de service, votre belle-mère, ne viendront pas vous rappeler vos obligations à remplir. L’important c’est la toile de fond : le soleil implacable, très régulièrement présent tous les jours, le ciel immanquablement bleu, et tout ce temps à soi, pour soi, n’avoir « rien à faire », et tous autour de soi n’ayant aussi qu’une seule et même loi, n’avoir « rien à faire ». L’objectif du touriste balnéaire c’est d’être immobile.

Toutefois, comme Robinson, les naufragés du Rubis ont organisé leur petite vie tranquille selon leur modèle de référence, celui d’avant, de là-bas, respectant des règles strictes de confort, vaste salle de bain, literie confortable, nombreux appareils ménagers, décoration des logements, comme leurs habitudes culinaires, avec rosbif, pizza et glaces. Pour arriver à reconstituer leur environnement sécurisant, ils ont besoin de très nombreux Vendredi pour s’occuper d’eux : faire les lits, le ménage, préparer les repas, assurer les animations, nettoyer et entretenir la piscine.

Notre villégiateur local nage en pleine contradiction. Celle qui allie un départ lointain, à l’autre bout de l’Europe, pour finalement souhaiter se retrouver dans un monde commun, ordinaire. C’est le voyage sans la rupture, le déplacement dans la continuité, l’expédition sans problèmes d’adaptation. Juste ce qu’il faut de partance pour se débarrasser de ses obligations ennuyeuses, se lever à heures fixes, faire les repas, se vêtir, travailler, faire les courses, s’occuper des devoirs des enfants… mais en demeurant dans un environnement ordinaire, sécurisant, immeubles en barres, logements avec un équipement mobilier et sanitaire comparable à celui du foyer, menus et mets similaires à ceux de la maison, dans un site bien protégé puisque tout le personnel de l’hôtel est chargé de s’occuper de tout le nécessaire leur permettant de vivre. Et, tout autour d’eux, des gens comme eux.

« Contrairement au touriste qui, ne pouvant changer le monde, change de monde et s’en va dans l’extraordinaire, le villégiateur ne change ni le monde, ni de monde. Il le recommence, il le réifie, restaurant quelques semaines durant l’infra-ordinaire de sa vie, c’est à dire au rythme de ses désirs, ces réalités si communes mais si profondes que sont la grégarité, l’échange, le jeu ou la séduction, cette envie banale de paraître et de plaire »[2].


[1] Reiser. « Vive les vacances ! ».

[2] Jean-Didier Urbain. « Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires ». 1994.

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