La colonne Alexandre - L'assaut du Palais d'Hiver - Mais que devient le romantisme révolutionnaire ?

 

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En face du Palais de l’Ermitage, se déploie la magnifique façade du Quartier Général (1819 / 1821), un vaste demi-cercle, jaune et blanc, ouvert au centre avec une porte triomphale surmontée d’un char tiré par six chevaux. Le centre du demi-cercle est occupé par la colonne Alexandre, érigée en 1834 en l’honneur de la victoire des troupes russes sur l’armée de Napoléon en 1812. Ce serait le plus grand monolithe du monde : 47,5 mètres de haut et un poids de 600 tonnes ! Au sommet, l’ange, qui la domine et porte une croix, aurait les traits du Tsar Alexandre Ier, l’adversaire de Napoléon.

« La place du Palais est liée à un événement historique de première grandeur. C’est à partir de cette place que le 7 novembre (25 octobre) 1917, après un tir d’avertissement du croiseur « Aurora » que les ouvriers, les soldats et les matelots révolutionnaires ont commencé l’assaut du Palais d’Hiver, le siège du Gouvernement provisoire bourgeois. C’est à partir de cette date qu’a débuté à travers tout le pays la marche triomphante de la Grande Révolution socialiste d’Octobre »[1];

A noter : l’ordre dans lequel sont cités les insurgés montés à l’assaut du Palais d’Hiver : 1/ les ouvriers (n’est-ce pas une Grande Révolution Prolétarienne ?), 2/ les soldats et 3/ les matelots... Mais dans l’attaque pouvait-on reconnaître les uns et les autres ? Noter encore les majuscules, à Grande, Révolution et Octobre... mais pas à socialiste ?

Cet assaut du Palais d’Hiver a mainte fois été représenté sous forme de tableaux et a été immortalisé par le film d’Eisenstein dans lequel les ouvriers, soldats et matelots - pour reprendre la liste officielle et consacrée - se ruent à l’assaut du Palais sous la mitraille des Junkers et escaladent les grilles surmontées de l’emblème de l’aigle à deux têtes.

Si l’on en croit un participant à l’assaut, John Reed, les choses ne se sont pas tout à fait déroulées ainsi.

« Une fois sur la place, nous nous mîmes à courir, pliés en deux, par petits groupes, pour nous retrouver soudain massés derrière le socle de la colonne Alexandre. (...) Après être ainsi restée entassée, la troupe - quelques centaines d’hommes -  sembla reprendre confiance et subitement, sans attendre les ordres, elle se remit en mouvement. A la lumière qui ruisselait de toutes les fenêtres du Palais d’Hiver, je pouvais voir à présent que nous étions deux à trois cent gardes rouges avec quelques soldats isolés. Escaladant une barricade construite avec du bois de chauffage, nous sautâmes de l’autre côté et poussâmes un cri de triomphe : nous venions de butter contre un tas de fusils abandonnés par les Junkers qui s’étaient tenus à cet endroit. Des deux côtés de l’entrée principale, les portes étaient grandes ouvertes, laissant s’échapper des flots de lumière ; aucun bruit ne sortait de l’immense édifice »[2].

Le romantisme révolutionnaire y perd un peu ! Comment, pas d’assaut furieux sous la mitraille des junkers ? Pas de blessés et de morts héroïques pour  la Révolution socialiste ? Ce n’est pas que je tienne tellement à l’héroïsme guerrier, car il y eut quand même six morts, et c’est toujours six morts de trop. Mais bon, la prise du Palais d’Hiver n’était pas une grande bataille, la plupart des défenseurs ayant pris soin de disparaître avant l’assaut.

Mais, après tout, la prise de la Bastille a bien dû donner lieu à autant de dérapages dans le romantisme révolutionnaire, même s’il y aurait eu un peu plus de morts parmi les assiégeants (une centaine). Toutefois, les révolutionnaires ne libérèrent que sept prisonniers ! Là encore, ce n’est pas tant le bilan comptable de l’action qui importe que le symbole qu’elle représente : la chute de l’emblème d’un régime.


[1] Intourist. « Leningrad ».

[2] John Reed. « Dix jours qui ébranlèrent le monde ». 1918.

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