L’Exposition des Succès de l’Economie Nationale de l’U.R.S.S - Une cité kitchissime

 

URSS Moscou Parc des réalisations de l'URSS

Les écrans publicitaires français nous rabâchent les exploits de « Monsieur Plus ». « Monsieur Plus » est l’âme charitable d'une entreprise de confiserie.« Monsieur Plus » rajoute des cacahuètes, des raisins secs, des bonbons dans les paquets de friandise que vous achetez à l’entracte de la séance de cinéma. Par certains côtés, l’U.R.S.S est aussi victime des activités de « Monsieur Plus », un « Monsieur Plus » qui ne se contenterait pas des paquets de confiserie ! Tout est toujours « plus » :

- plus haut, avec la tour de télévision,  « la plus haute du monde avec ses 533 mètres », deux Tours Eiffel comme l’annonce, faussement, le guide de Moscou (mais c’est ici le Parisien qui s’insurge !) ;

- plus beau, avec une débauche de matériaux nobles et précieux : il y aurait plus de marbre dans le métro de Moscou que dans tous les monuments impériaux de la Russie !

- plus grand, avec une capitale comptant le plus d’espaces verts, « deux fois plus qu’à Vienne et quatre fois plus qu’à Paris » !

- plus écologiste, si Moscou ne vient qu’au « troisième rang dans le monde après Tokyo et New-York. Mais elle vient en tête pour son aménagement et la pureté relative de l’air » !

- plus dynamique, « par l’ampleur de la construction de logement, Moscou a dépassé toutes les capitales du monde et elle continue à s’étendre à des rythmes élevés » !

- plus révolutionnaire enfin, avec le plus grand fond d’archives sur Lénine : 400 000 documents, 45 millions de visiteurs pour « l’auteur le plus lu dans le monde » !

L’Union soviétique semble lancée dans une folle course en avant pour sortir définitivement d’un certain sous-développement. Les guides et les brochures touristiques soulignent à plaisir, dans une débauche de chiffres et une litanie de références statistiques, les résultats obtenus. On ne peut pas lutter. Il faut rendre les armes, même si ce que nous voyons nous laisse à penser qu’il y a encore du chemin à faire pour passer du plus quantitatif au plus qualitatif !

Le triomphe du « Plus » c’est bien évidemment à « l’Exposition des Succès de l’Economie Nationale de l’U.R.S.S » qu’il est consacré. On y admire l’obélisque aux « conquérant du cosmos » avec, au sommet, une drôle de fusée ventrue, compromis entre un dauphin et la fusée de Tintin dans « On a marché sur la lune ». Mais aussi un obélisque tout en titanium avec, à la base, un bas-relief de pierre à la gloire des héros de la conquête de l’espace : cosmonautes bien sûr, mais aussi dessinateurs et ouvriers qui y contribuèrent, le tout dominé par l’inévitable, incontournable et nécessaire, silhouette de Lénine, menton levé, et qui montre le sens de l’avenir d’un geste large de la main. A quelques pas, on peut aussi y voir un monument un peu plus intéressant, au moins historiquement à défaut de l’être d’un point de vue artistique, « L’ouvrier et la koljosiana ». Lui brandit le marteau tous muscles étalés, elle la faucille. Par delà le style grandiloquent et pompier, cette statue m’émeut néanmoins. Elle fut dressée en haut du pavillon soviétique à l’Exposition Universelle de Paris de 1937 et faisait exactement face à l’aigle aux ailes déployées tenant dans ses serres la croix gammée du pavillon de l’Allemagne nazie.

« Cité des palais, cité-jardin, cité des miracles, autant de noms donnés à l’exposition et qui sont tous exacts »[1]. Il faudrait y ajouter cité-kitsch ! C’est ici le royaume de la coupole, de la colonne, de la tour, du créneau, du bas relief, de la statue monumentale, de la porte triomphale, du mat dressé, de la flèche et de l’étoile rouge. C’est un vaste plateau de pâtisseries sucrées. Côte à côte, on peut y goûter à des meringues blanches composées de colonnes et de frontons surmontés de blasons, à de hautes pièces montées de nougatine surmontées non d’un communiant mais d’un ouvrier, d’un kolkhozien ou d’un Lénine, des tartelettes colorées de bassins à fontaines, des sucres d’orge luminaires, des mille-feuilles hall d’exposition. L’intérieur des bâtiments n’est pas moins kitsch. On y expose toutes les richesses de l’économie des différentes républiques socialistes, cela va des fusées et des Spoutniks aux nappes brodées et aux travaux d’ateliers de lycéens d’établissements techniques : assemblages en queue d’aronde, roues dentées et engrenages, maquettes. Cela frise assez souvent l’exposition macramé d’un club du troisième âge. Mais là encore, nous faisons preuve d’un esprit sarcastique de mauvais aloi ; les Soviétiques, eux, admirent avec méthode et intérêt chacune des vitrines.


[1] « Guide de Moscou et de ses environs ». 1981.

Liste des articles sur l'URSS

Télécharger le document intégral