Des villages flottants - Qui est le mieux équipé techniquement, le touriste ou l'autochtone ?

 

Cambodge Angkor Tonle-Sap

Le Tonlé Sap est une curiosité de la nature comme celle-ci sait nous en offrir d’extraordinaires. La grande plaine centrale du Cambodge est située à une altitude faible : Phnom Penh est à 16 mètres d’altitude seulement. Le Mékong, l’un des plus grands fleuves d’Asie, quand il longe Phnom Penh, a encore trois cent kilomètres à parcourir avant de se jeter dans l’océan. Compte-tenu de sa pente très faible, le Mékong est très sensible aux marées lesquelles peuvent remonter jusqu’à plus de soixante kilomètres à l’intérieur des terres, mais il est encore plus sensible aux variations de son débit qui fluctue dans une proportion de un à dix.

Ces particularités ont induit un système hydraulique tout à fait rare : le déversement du trop-plein du débit du Mékong dans la plaine centrale du Cambodge, en formant un immense lac d’eau douce, le Tonlé Sap. Celui-ci fonctionne comme une valve de régularisation et de sûreté en restreignant les risques d’inondation en aval, par accumulation d’eau aux périodes de crues du Mékong du fait de la mousson et de la fonte des neiges dans l’Himalaya, et en la restituant en période sèche. La superficie du lac passe ainsi d’une surface de 3 000 km² (en comparaison, le Lac Léman fait moins de 600 km2), avec une profondeur d'environ un mètre, à 16 000 km² avec une profondeur de neuf mètres. La largeur du lac varie de 35 à 105 kilomètres et le volume d’eau retenu est multiplié par 70 !

A la hauteur de Phnom Penh, le Tonlé Sap est relié au Mékong par une rivière qui porte son nom. Cette rivière, de 100 kilomètres, a la particularité d’inverser son cours de mai à octobre ! En effet, c’est la période des hautes eaux du Mékong, lesquelles se déversent alors dans le grand lac. Puis, fin octobre / début novembre, les eaux du Mékong commençant à baisser, le lac se vide dans le Mékong, donnant lieu à une grande fête : la fête des eaux[1].

Le Tonlé Sap est une des zones de pêche d'eau douce les plus productives du monde, fournissant plus de 75% du volume annuel de pêche en eau douce du pays et 60% de l'apport en protéines de la population cambodgienne. Plus de 400 espèces de poissons y ont été recensés. Le lac est donc habité par des populations nombreuses de pêcheurs dont les maisons, installées sur des radeaux, flottent sur l’eau. Elles sont ainsi à l’abri des variations de niveau du lac, et elles sont aussi susceptibles d’être déplacées en fonction des besoins.

A la période sèche, le lac s’étant contracté, les lits des rivières qui alimentent également le Tonlé Sap sont creusés sur plusieurs kilomètres pour permettre l’accès au lac en bateau. A l’embarcadère, alors que nous photographions les bateaux et les quelques étals présents sur la digue, une petite fille nous prend à notre propre jeu en nous photographiant à son tour avec un petit appareil électronique. Le touriste photographié par les autochtones ! Le renversement de situation est des plus ironiques.

La promenade sur le lac permet de se rendre compte, partiellement de son ampleur, même s’il est à un niveau faible, mais aussi de prendre conscience de l’importance de son habitat. Les maisons sont regroupées dans des villages flottants et toutes les activités de leurs habitants sont liées au lac : pêche, mais aussi élevage de crocodiles, de poissons, construction et réparation de bateaux, confection de nasses et d’équipements de pêche… et même boutique de souvenirs et bar à touristes ! L’eau est ici aussi familière aux habitants que la terre l’est pour nous et elle est le « terrain » de jeu (si l’on peut dire…) des enfants dès leur plus jeune âge.

Au retour, au débarcadère, la petite fille qui nous avait si effrontément pris en photo sous le nez, nous propose de petites assiettes en plastique au fond desquelles est collée notre image ! Le renversement de situation n’est donc pas seulement ironique, il est aussi technique et commercial. Dans les cahutes de la digue, il y a donc quelque part un ordinateur avec un logiciel de traitement photo et une imprimante susceptible de reproduire les photographies faites. Le touriste n’est donc pas seul maître de la technologie avec son appareil sophistiqué ; l’autochtone est au moins aussi bien équipé que lui, voire mieux puisqu’il effectue des processus plus complexes !


[1] Leclère Adhémar. « La fête des eaux à Phnom Penh » Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême Orient. 1904.

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