L'importance des barays et des douves - Un système hydraulique complexe permettant trois à quatre récoltes de riz par an ?

 

Cambodge Angkor Barey-occidental

Les différentes villes qui se sont succédées sur le site d'Angkor, de Yasodharapura, un peu avant 900, à Angkor Vat et Angkor Thom, toutes montrent l'existence de vastes lacs de retenue, les barays, et de larges douves. Plusieurs grands ouvrages hydrauliques ont été réalisés en captant les eaux des rivières : le baray de Lolei à Roluos, mesure quatre kilomètres de long sur huit cents mètres de large, le baray oriental sept kilomètres sur mille huit cents mètres et le baray occidental huit kilomètres sur deux mille deux cents mètres ! Les dimensions des douves n'en sont pas moins impressionnantes : quatre kilomètres de long sur deux cents mètres de large pour Yasodharapura, près de six kilomètres sur deux cents mètres de large pour Angkor Vat, douze kilomètres sur cent mètres pour Angkor Thom. C'est donc un immense système hydraulique qui est mis en place, l'eau desservant successivement les rizières, les douves de la ville, les bassins du temple, puis les rizières jusqu'au Tonlé-Sap, mais aussi un imposant système de rétention de l'eau pendant la saison des pluies (1 600 mm / an).

Les barays sont de forme rectangulaire très allongée, orientés Est / Ouest, les arrivées d’eau s’effectuant au coin Nord-est, la sortie d’eau au coin Sud-ouest, selon la ligne de pente naturelle du terrain. De fait, les barays ne sont pas des réservoirs creusés dans le sol qui auraient demandé une très nombreuse main d’œuvre et des moyens techniques que ne possédaient pas les Khmers, mais des retenues d’eau, enserrées par des digues élevées en remontant la terre des fossés qui auraient été creusées sur leurs deux flancs, digues de très faible hauteur à l’arrivée de l’eau, mais élevées de plusieurs mètres à l’angle opposé, à la sortie d’eau. Le canal creusé sur le flanc extérieur aurait permis également de récupérer les eaux d’infiltration. Selon Henri Stierlin, l’ensemble des trois barays permettait de stocker 75 millions de m3 d’eau soit l’équivalent d’un barrage hydro-électrique de taille moyenne. L’ampleur de ces travaux hydrauliques aurait assuré l’alimentation en eau d’une population estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, mais aussi d’alimenter les rizières pour assurer plusieurs récoltes de riz par an.

« En général, on peut faire trois à quatre récoltes par an ; c'est que toute l'année ressemble à nos cinquième et sixième lunes et qu'on ne connaît ni givre ni neige »[1].

L'ensemble de ce système hydraulique constituerait donc une véritable « usine à riz »[2] permettant d’expliquer l'immense source de la richesse du royaume, avec la possibilité de consacrer une main d'œuvre très nombreuse à la construction des grands temples, on estime en effet à cinquante mille le nombre de personnes ayant participé à la seule érection d'Angkor Vat.

Certains agronomes s’interrogent sur cette hypothèse de ce système hydraulique, « usine à riz » avec trois récoltes par an. Parmi les arguments les plus convaincants, celui de l’importance des pertes en eau par évaporation en saison sèche, ou par infiltration dans ces sols légers, qui ne permettraient pas d’irriguer trois fois par an les rizières. D’autre part, il ne suffit pas d’eau et de soleil pour faire pousser du riz, encore faut-il qu’il y ait des éléments nutritifs en quantité très importante pour pouvoir obtenir trois récoltes ; or, Tcheou Ta-Kouan observe lui-même que les Khmères, contrairement aux Chinois, n’utilisent pas la matière organique, considérée comme impure, pour fumer leurs cultures. Mais alors, comment était nourrie la très importante population d’Angkor ? Par l’extension des cultures de riz de décrue autour du Tonlé Sap et celle du riz flottant, et par « l’utilisation combinée des diverses possibilités de culture et de commerce permises sur le lac »[3] ?

Les énormes travaux hydrauliques qui entourent Angkor sont impressionnants. N’avaient-ils qu’une fonction religieuse ? Ou également celle d’alimenter en eau une population de plusieurs centaines de milliers de personnes ? Ou mieux encore, celle de nourrir toute cette population ? Pour répondre à ces questions, il reste manifestement encore un très gros travail d’investigation pour les archéologues comme pour les agronomes.


[1] Tcheou Ta-Kouan. « Mémoires sur les coutumes du Cambodge ». Ecrit vers 1300.

[2] Henri Stierlin. « Angkor ». 1970.

[3] Didier Pillot. « Jardins et rizières du Cambodge. Les enjeux du développement agricole ». 2008.

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