L'affaire "Malraux" - Le premier essai d'anastylose à Angkor

 

Cambodge Angkor Bantey-Srei

Lors de mes précédents voyages à Angkor, je n’avais pas eu l’occasion de visiter Banteay Srei. Au début des années 90, la région n’était pas encore assez sûre pour s’y aventurer sans escorte - ce dont je ne disposais pas ! - et tous les chemins n’étaient pas encore déminés. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait car Banteay Srei est un temple extraordinaire à plus d’un titre.

D’une part, il est le lieu d’un souvenir gênant. En 1923, le jeune André Malraux fut arrêté en flagrant délit de pillage d’œuvres d’art après avoir arraché sept statues de pierre de ce temple découvert depuis peu (1914). Malraux, le premier ministre français de la Culture en 1959 ! Mais, d’autre part, c'est aussi avec ce temple, qu'en 1931, l'équipe de l’Ecole Française d’Extrême Orient a mis au point la restauration par anastylose des temples d’Angkor, c'est-à-dire la reconstruction d'un monument en ruines grâce à l'étude méthodique de l'ajustement des différents éléments qui composent, procédé utilisé ensuite au Baphuon et à la Terrasse du Roi lépreux.

Ces deux faits ne sont évidemment pas dus au hasard mais bien à la très grande beauté des sculptures et de l’ornementation du sanctuaire, notamment sur les frontons où les scènes sculptées apparaissent pour la première fois dans l’art khmer. Le jeune Malraux ne s’y était pas trompé qui était allé tout de suite au plus beau, ce qu’il raconte notamment, en le romançant bien sûr, dans « La voie royale » (1930).

« Du Siam au Cambodge, le long de la voie royale qui va de Dangrek à Angkor, il y a de grands temples, ceux qui ont été repérés et décrits dans l'Inventaire, mais il y en a sûrement d'autres, encore inconnus aujourd'hui… Nous allons dans quelque petit temple du Cambodge, nous enlevons quelques statues, nous les vendons en Amérique, ce qui nous permettra de vivre ensuite tranquillement pendant deux à trois ans ».

C’est également la très grande qualité des sculptures et la petite taille du temple qui expliquent qu’il ait été choisi par Henri Marchal, alors directeur de la conservation d’Angkor, pour y expérimenter (1931 / 1933), les principes de l'anastylose appliqués par les services archéologiques des Indes néerlandaises dans l’île de Java.

Le temple n’est pas l’œuvre d’un roi mais d’un brahmane, précepteur de Râjendravarman puis de Jayavarman V. La taille réduite de l’édifice, à l’échelle ½ environ, est certainement la conséquence de cette paternité : les rois seuls ayant le privilège de construire de vrais temples. Commencé en 967, il aurait été soumis à une reconstruction et une expansion au XIe siècle et aurait été utilisé jusqu’au XIVe siècle.

Orienté vers l’Est, il se compose de trois enceintes rectangulaires concentriques, traversées par une chaussée médiane orientée vers l’Est. Les deux premières enceintes sont en latérite ; la troisième, en grès rose, entoure le sanctuaire composé d’un mandapa central, entouré de deux bibliothèques, précédant les trois prasats.

Sur ces différents édifices de grès rose, comme sur les frontons des gopuras[1] des enceintes, des sculptures d’une très grande finesse déclinent différentes scènes du Râmâyana - enlèvement de Sîta, épouse de Râma (et avatar de Visnu) par Râvana, roi des rākshasas - ou de la mythologie hindouiste. Certaines de ces scènes sont dédiées à Shiva : Râvana, le roi des démons, avec plusieurs étages de têtes et ses bras multiples, essaye d'ébranler le mont Kailâsa, résidence de Shiva et de son épouse Parvati. D’autres scènes sont consacrées à Vishnu ou à Indra, dieu de la guerre et de la pluie : assis sur Airâvata son éléphant à trois têtes, Indra déclenche une pluie bienfaisante sur la forêt Khândava.


[1] Gopura : porte d’entrée sous forme de tours des temples hindouistes.

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