Un temple envahi par la végétation - Au cœur des ténèbres

 

Cambodge Angkor Ta-Phrom

Connu aujourd’hui sous le nom de Ta Prohm (ou « Ancêtre Brahma »), le monument portait initialement le nom de « Râjavihâra », à savoir « Monastère royal ». C’est un des temples les plus récents du site (XIIe siècle), construit par Jayavarman VII. L'École française d'Extrême-Orient avait décidé de ne pas dégager le site de sa végétation, ce qui permet d'imaginer ce qu'ont vu les premiers « découvreurs » d'Angkor.

« La brèche broussailleuse par laquelle nous pénétrons dans la colossale enceinte, spectateurs émerveillés du duel millénaire que s'y livrent l'architecture et la végétation... »[1]

Pierres et végétation se mêlent étroitement, s'enlacent, sans comprendre toujours lequel s'incorpore à l'autre. Dégoulinades de racines aux reflets métalliques des fromagers qui poussent sur les prasats et les galeries, dégageant et encadrant miraculeusement une porte ou une fenêtre, serpents végétaux monstrueux s'insinuant entre les dalles du sol, les murs, les voûtes des galeries, tentacules des banians enserrant dans leurs griffes les visages des Bouddhas compatissants qui n'en semblent pas dérangés.

« ...une puissance inconnue liait aux arbres les fongosités, faisait grouiller toutes ces choses provisoires sur un sol semblable à l'écume des marais, dans ces bois fumants de commencement du monde »[2].

On navigue entre obscurité et lumière, entre galeries pleines d'ombres où s'insinue la végétation, et rayon de soleil tombé d'une toiture effondrée, illuminant une tête de Devatâ ou un délicat motif floral, entre éboulements de murs, chaos de pierres et fouillis végétal de racines monstrueuses, arbustes ou mousses humides.

« L'humide et mortel silence n'est rompu que par le craquement d'une dalle qui se soulève, d'une pierre qui se détache d'une corniche »[3] et, dans les années 90, par le passage de quelques rares touristes parfois accompagnés de soldats, la kalachnikov en bandoulière. L'on ne savait plus ce que l'on devait craindre, de la sombre forêt, des mines cachées ou des soldats armés jusqu'aux dents. Aujourd’hui, Ta Prohm est malheureusement victime de son image romantique de temple abandonné dans la forêt vierge. Les visiteurs s’y pressent en file ininterrompue comme s’ils devaient prendre le métro et, bien évidemment, le charme de Ta Prohm a beaucoup perdu de son intérêt même si la surprise de découvrir une apsara enserrée dans les racines d’un fromager reste un moment magique.

« Dans leurs niches brodées de ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les déparent, toujours énormes, comme aux bas-reliefs de l’Egypte, et toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face… »[4].

L’image du temple perdu, composé de tours à visages, a largement été utilisée dans les arts comme dans les médias. Francis Ford Coppola s’y est également prêté avec bonheur dans « Apocalypse Now ». Il transfert l'intrigue du roman de Joseph Conrad, à la fois dans le temps (de la conquête coloniale et la traite de l'ivoire à la guerre du Viêt-Nam) et dans l'espace (du Congo au Mékong). Le scénario du film reste néanmoins fidèle à la trame du roman.

Les commanditaires de la mission (compagnie de traite de l'ivoire d'une part et armée américaine d'autre part), menant souvent des opérations à la limite de la morale et de la « légalité », envoient un émissaire (capitaine Marlow dans le roman de Conrad, agent spécial Willard dans le film) pour essayer de faire revenir, ou supprimer, un de leurs agents (Kutz dans le roman, colonel Kurtz dans le film de Coppola). Celui-ci a en effet échappé à leur contrôle et s'est mis à travailler pour son propre compte en se taillant un petit royaume au fin fond de la jungle.


[1] Pierre Benoît. "Le roi lépreux". 1926.

[2] André Malraux. "La voie royale". 1930.

[3] Pierre Benoît. "Le roi lépreux". 1926.

[4] Pierre Loti. "Un pèlerin d'Angkor". 1901.

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