L'évacuation des populations des Sassi et leur relogement - Les Sassi, une zone morte

 

Basilicate Matera 2

Si elle ne voulait pas voir sa base électorale dans le Sud s’effriter petit à petit et lui échapper au profit du PCI, la Démocratie-chrétienne devait se résoudre (enfin !) à traiter la question méridionale. Alcide de Gasperi, chef du gouvernement démo-chrétien, se rend en Basilicate en juin 1950, il visite Matera et pénètre dans les habitations troglodytes. De retour à Rome, il nomme une commission pour l'étude d'un projet de loi visant à l’élimination des Sassi. Parallèlement est mis en place, un fonds pour le développement de l’Italie du Sud (« Cassa per il Mezzogiorno »).

La loi « De Gasperi » de 1952 imposa l'évacuation des populations des Sassi et leur relogement, ce qui représentait la construction de plus de 3 000 logements pour 15 000 personnes. En échange d’un nouveau logement pour laquelle il était demandé un loyer très faible, l’ancienne maison dans les Sassi devenait propriété de l'Etat. Seuls les riches qui pouvaient se permettre d'acheter une maison en pierres ont donc conservé la propriété de leur bien dans les Sassi… Comme ils étaient peu nombreux, presque tous les Sassi sont devenus propriété de l'Etat. Pour tenir compte des activités souvent agricoles des habitants, il a été construit trois villages ruraux, La Martella, Venusio et Picciano, pour loger un millier d’exploitants agricoles et leurs familles afin qu’elles puissent rester proches de leurs terres et stocker matériels et animaux. Dans le même temps, une réforme agraire était mise en œuvre. Etaient également transférées dans ces villages ruraux les familles ayant des activités artisanales, ou ouvrières, liées à l’agriculture.

« Les études, la recherche, la réforme agraire, la construction de maisons à Martella et d'autres villages agricoles futurs sont de très bonnes choses, à condition qu'ils ne soient pas octroyés de manière paternaliste par un Etat éclairé étranger à des sujets étrangers du Sud »[1].

De fait, dans la décennie qui a suivi le déménagement des agriculteurs, il a été constaté une baisse (16%) des personnes employées dans l’agriculture alors qu’augmentait la proportion de celles des salariés de l’industrie (10%) et des services (6%) et que la population des entrepreneurs indépendants, des artisans, des professions libérales restait stable[2]. Il semble en effet que la réforme agraire ait été conduite sans entrain ni volonté ; seule 6,4% de la superficie agricole du territoire de Matera, soit 2 403 hectares, aurait été redistribuée !

En 2013, les Materani sont-ils enfin devenus les acteurs de leur propre développement ?

« J’avais lu dans le guide que c’était une ville pittoresque, qui valait d’être visitée, qu’il y avait un musée d’art ancien et de curieuses habitations de l’époque troglodyte. Mais lorsque je sortis de la gare – un édifice moderne et plutôt luxueux – je regardais en vain autour de moi, cherchant la ville des yeux. La ville n’existait pas. J’étais sur une sorte de plateau désert, entouré de petites montagnes arides et déplumées, de terre grisâtre parsemée de pierres. Dans ce désert surgissaient, ça et là, huit ou dix grands palais de marbre comme ceux que l’on construit maintenant à Rome : portiques, architraves somptueux, colonnes luisantes au soleil, solennelles inscriptions latines »[3].

Aujourd’hui, la nouvelle Matera est une ville moderne, animée, qui a absorbé et « digéré » les palais prétentieux du fascisme. Mais le centre historique des Sassi est complètement mort. Il a été abandonné par l’Etat et, petit à petit, les toitures se sont effondrées, les murs écroulés. Après des décennies de négligence, un projet de restauration a été lancé, prévoyant l’installation d’habitants dans un cadre aménagé (eau, égouts), mais pour quelles fonctions : un musée, un Disneyland ? Pour quelles formes urbaines ? Répondant à quelles demandes ? Personne ne semble le savoir…


[1] Carlo Levi. « Le tre ore di Matera ». in « Le mille patrie ». 1952. Carlo Levi a continué à s’intéresser aux évolutions de Matera et de la Basilicate. Elu en 1963 comme sénateur indépendant sur les listes du PCI, il participait, en 1966, à une commission de travail du Sénat sur le suivi de la loi de Gasperi.

[2] Michele Valente. « Evoluzione socio-economica dei Sassi di Matera nel XX secolo ». Consiglio régionale della Basilicate. 2007.

[3] Carlo Levi. « Le Christ s’est arrêté à Eboli ». 1945.

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