L'exotisme n'est pas toujours où l'on croit - Un nouveau Katmandou pour jeunes bobos qui têtent encore du Nutella

 

Laos Vang-Vieng Riviere-Nam-Song 2

Vang Vieng est bien l’étape la plus curieuse de notre voyage. Je passe sur les jolies montagnes karstiques formant des dômes hauts et découpés, toutes ébouriffées d’une végétation luxuriante, les grottes profondes et mystérieuses qu’elles abritent, la rivière aux eaux transparentes bondissant sur son lit de galets, les frêles ponts de bois, arachnéens, sur les cours d’eau, les couchers de soleil à faire pâlir les cartes postales les plus kitch, les groupes de lycéennes rieuses portant corsage clair et sin, la jupe traditionnelle, en soie ou en coton, bordée d’un galon brodé et doré sur le bas de la jupe.

Non, le plus étonnant, le plus « exotique », est ailleurs : Vang Vieng est devenue le point de rendez-vous de la jeunesse, plutôt d’origine anglo-saxonne ou d’Europe du Nord, qui en a fait un lieu de fête incontournable ! Un nouveau Katmandou en quelque sorte (70 % des touristes de Vang Vieng ont entre 20 et 29 ans). Cela donne lieu à de nombreuses scènes les plus étranges les unes que les autres, parfois cocasses, mais souvent les plus affligeantes.

Un des passe-temps de cette jeunesse bobo consiste à descendre la rivière Nam Xong en « tubing », des bouées fabriquées avec des chambres à air de camion ou de tracteurs. Chacun se laisse alors porter au gré du courant. Ce serait fort sympathique et drôle si le jeu ne se doublait pas de l’ingestion de canettes de bière et d’arrêts réguliers dans le chapelet de bars installés sur des pontons en bambous au fil des berges. Arrivés près de l’un d’eux, il suffit de crier pour qu’un rabatteur local vienne tirer la bouée vers le ponton. Variante également très prisée : le tubing / disco comprenant, outre la descente de la rivière et les canettes de bière, des arrêts pour danser, en maillots de bain, aux sons d’une sono qui diffuse gratuitement et largement ses décibels à son voisinage.

Le soir, dans la ville, les rues sont envahies par ces jeunes routards occidentaux dans des tenues vestimentaires débraillées, short et torse nu pour les garçons, maillot de bain pour les filles ou minishort pour les plus prudes et collets-montés, de vrais pimbêches ! Si la chose est banale et admise sur les côtes méditerranéennes, la pratique en apparaît assez choquante au Laos, les Laotiens étant toujours strictement habillés et très pudiques. Dans la culture bouddhiste, il est de bon ton de se couvrir ce que doivent ignorer ces jeunes gens surtout occupés d’eux-mêmes.

Bien sûr, les cartes des restaurants s’adaptent assez brutalement aux standards imposés par les dollars américains ou australiens, jusqu’à diffuser de la drogue dans les différents plats[1]. Les Laotiens doivent se dire qu’il faut profiter d’une aubaine dont personne ne sait combien de temps elle durera. C’est ainsi que les petites vendeuses de rue vous proposent désormais des crêpes au Nutella ! Ces grandes perches dégingandées, blondes et blanches, sucent donc encore leur pouce ?

Les Laotiens apparaissent tétanisés par cette jeunesse et ses comportements. Ils évitent de se mélanger avec ces extra-terrestres, les regardent comme un entomologiste ses petites bestioles enfermées dans une boîte de Pétri, parfois avec une lueur pleine d’intérêt quand les filles sont fort dénudées, mais manifestement toujours avec la plus grande perplexité.

Au matin, les rues sont vides, tous ces noctambules sont absents, encore au chaud sous leur couette. Au fur et à mesure, de petits groupes se forment dans les bars et restaurants, histoire de se raconter ses activités et succès de la veille ? Puis de laborieusement décider des activités de l’après-midi : tubing avec arrêts ? Sans arrêts ? Avec danse ou sans danse ? Et dans quels bars ? Pour boire quels alcools ? Peut-être les mêmes vous feront-ils ensuite la leçon sur le respect des cultures locales et la décroissance ? Je n’ai pu vérifier. Nous ne parlions vraiment pas la même langue et n’étions pas au Laos pour le même objectif [2].


[1] « Durant mes trois années passées à Vang Vieng, au moins deux cas de décès de touristes occidentaux ont été enregistrés officiellement, causés par des problèmes cardiaques. Cependant, le nombre de décès ou tout au moins d’accidents liés à la consommation de drogues est probablement beaucoup plus important ». Cf. référence ci-dessous.

[2] Sur le développement de cette région voir le mémoire d’étude de Marieke Charlet-Phommachanh, « Anthropologie du développement des villages pluriethniques du bassin de Vang Vieng au Laos ». Thèse de doctorat. École des Hautes Études en Sciences Sociales. 2010. 

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