Photographie et respect des codes sociaux

 

Laos Luang-Prabang Tak Bat

« Le fait de prendre des photos peut calmer le désir de possession suscité par la beauté d’un lieu ; notre crainte de perdre quelque chose de précieux peut diminuer à chaque déclic de l’obturateur. (…) Ou plus modestement, on pourrait acheter quelque chose – un bol, une boite laquée ou une paire de sandales (Flaubert acheta trois tapis au Caire) – pour se rappeler ce que l’on a perdu »[1].

Photographier permet certes de se remémorer des moments, des situations, des lieux, des émotions particulièrement forts, dont on souhaite garder mémoire ou échanger le souvenir avec d’autres.

Mais photographier n’est pas sans poser question, tout particulièrement quand la photo inclue des personne, pire encore quand il s’agit de rites sociaux particuliers auxquels les participants attachent une importance sentimentale, morale, religieuse ou politique.

Certes, au Laos, les gens ne paraissent pas gênés par la photographie, voire l’apprécient pour peu que cela rentre dans un processus social d’échange courtois et bienveillant : faire comprendre que l’on demande l’autorisation de prendre la personne en photo, respecter sa décision, montrer le résultat à la personne, ce que permettent les appareils photos actuels, voire refaire la photo ou la supprimer si la personne le souhaite, en s’efforçant d’échanger soit en parlant, soit par gestes, soit plus sûrement encore, par mimiques interrogatives et souriantes… Toutefois, même en respectant ces règles, l’échange reste profondément inégal, entre celui qui peut s’approprier votre image et celui qui ne peut en faire autant.

« ... que serait le décor sans les personnages, que serait un témoignage sans témoins ? - Voilà bien l’absurdité de ces amateurs qui en voyage photographient des monuments ou des paysages sans y inclure la moindre référence humaine, de peur de « gâcher » le tableau sans doute... »[2].

Seulement, le photographe ne connait pas tous les codes sociaux de la population dans laquelle il évolue. Lors du Tak Bat il est recommandé d’être vêtu décemment c'est-à-dire épaule, torse et jambes couverts, d’observer en silence, de se tenir à distance si l’on ne fait pas d’offrande, d’éviter de gêner la procession, et bien évidemment de ne pas utiliser de flash pour ne pas perturber le rituel. Tout cela tombe sous le sens, direz-vous… Mais il faut éviter aussi de monter sur un muret pour avoir une meilleure perspective, car il est très irrespectueux de se positionner au dessus des bonzes, éviter le contact physique avec les bonzes car il faut se baisser pour marquer son respect.

Si ces quelques règles apparaissent simples à suivre, même si elles ne correspondent pas nécessairement à nos pratiques, elles le sont moins quand le nombre de photographe devient très important comme cela est désormais le cas pour le Tak Bat. Dans un reportage filmé, j’avais pu constater que les photographes se pressaient les uns contre les autres obligeant les moines à passer devant une allée de touristes plus importante que celle des fidèles. Par ailleurs, faire respecter le silence, avoir une tenue décente, éviter de gêner la procession, devient également plus difficile à faire respecter quand la foule se presse pour regarder… A tel point que la question a été posée d’arrêter l’organisation générale du Tak Bat dans la rue Sisavangvong. Dans les autres villes, les moines vont par petits groupes dispersés, se présentant devant les demeures, ou encore les fidèles apportent leurs offrandes à la pagode.

Aussi, ce jour là, ais-je évité de grossir le nombre des touristes à la cérémonie du Tak Bat, même si nous étions à une époque de l’année plus calme. Pour la même raison, mes photos-souvenirs comportent peu de personnages. Non pas par peur de « gâcher » le tableau, mais plutôt par peur de ne pas respecter les règles sociales locales quand je ne les connais pas ou mal. Après tout, accepterions-nous que des armées de touristes allemands, russes, japonais, chinois ou autres, viennent mitrailler et perturber nos cérémonies républicaines du 11 novembre 1918, du 8 mai 1945 ou du 19 mars 1962 ?

 

Vientiane, Vang Vieng, Luang Prabang, Montpellier, février / novembre 2011


[1] Alain De Botton. « L’art du voyage ». 2002.

[2] Isabelle Jarry. « La pluie des mangues ». 1997.

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