Château Potemkine ou  château Disney ?

 

Allemagne Berlin Humboldtforum

En 1993, le Palais de la République est masqué par d’immenses bâches tendues sur un gigantesque échafaudage de tubes d’acier, reproduisant le dessin des façades du château avec portails, balcons, fenêtres, colonnes et corniches, peints grandeur nature. L’opération est une nouvelle manche dans la guerre que livrent les partisans du Château contre ceux du Palais, avec pour objectif de convaincre, élus et Berlinois. Certains Berlinois, sceptiques et goguenards ont alors dénommé la reconstitution de « Château Potemkine », faisant allusion aux villages de bois et de toile que le ministre de l’Impératrice de Russie faisait dresser, selon la légende, sur le passage de sa souveraine pour lui magnifier l’état de son royaume.

Selon Wilhelm von Boddien, un homme d’affaire chantre de cette reconstruction, « C’est une question d’esthétique, il s’agit de retrouver, grâce au château, l’harmonie qui régnait autrefois sur la ville à cet endroit-là » ! Esthétique, harmonie ? Sauf à admirer le style prussien colossal, je ne saisis pas. Que les Berlinois, dont la ville a tellement souffert des bombardements, souhaitent se réapproprier ce qu’ils peuvent considérer à juste titre comme une partie de leur patrimoine, c’est tout à fait compréhensible. Les Polonais ont reconstruit le château de Varsovie, brique à brique, alors qu’il n’en restait rien. Au nom de l’histoire et de son patrimoine, il conviendrait alors de reconstruire l’ensemble du château à l’identique, extérieur et intérieur, même si l’original n’était pas très… « original » ! 

Mais ce n’est pas cela qui est proposé. Le nouveau bâtiment reproduira seulement sur trois faces l’ancien château et aura une quatrième face moderne sur l’Alexander Platz. Derrière la peau ancienne (les trois façades reconstruites à l’identique), le bâtiment sera totalement moderne et contemporain. Et avec quel contenu ? Un éventail de boutiques de luxe, de restaurants, un centre d'affaires et un hôtel international, pour la partie la plus certaine. Pour le reste, flou artistique… « les salles historiques de grande valeur peuvent être reconstruites… Cela ne signifie pas pour autant que ces salles seront immédiatement reconstruites entièrement ou dans une version plus simple, mais du moins les dimensions des salles pourront être reprises ». La reconstruction de la coupole est décidée, « cependant, il existe toujours un doute quant à son financement ». Le coût de la reconstruction est fixé à un demi-milliard. Le gouvernement allemand a approuvé la création d'une fondation reconnue d'utilité publique pour assurer la mise en œuvre du projet. À la fois propriétaire et maître d'ouvrage du futur édifice, la nouvelle Fondation « Berliner Schloss Humboldtforum » est chargée en sus de récolter les 80 millions d'euros de dons privés nécessaires pour boucler le surcoût du projet dû à la reproduction des trois façades Renaissance et baroque. 

J’ai bien peur que les Berlinois et l’État allemand aient mis le doigt dans une drôle de machination : reconstruire un château ancien de très grande envergure, sans projet d’utilisation des locaux, sans bouclage financier, sans assurance sur ce qui sera réalisé. Berlin était déjà marqué par des réalisations urbanistiques que l’on qualifierait aujourd’hui de Disneyland : les musées de Pergame, la porte de Brandebourg ou autres réalisations de Schinkel. Du moins n’étaient-elles pas en carton-pâte et avaient-elles le mérite d’accueillir généralement des activités de haut niveau culturel. Mais la construction de ce pseudo château au centre de Berlin n’a pas ces qualités. Cela apparaît plus comme une opération revancharde, gommant l’histoire allemande entre le dernier des Hohenzollern (Guillaume II) et l’Allemagne réunifiée, le tout doublé d’une opération commerciale et d’un pari financier osé, d’autant plus osé que les surfaces commerciales, ne manquent pas aujourd’hui à Berlin. Presque tous les projets de reconstruction ont misé sur ces mêmes cartes [1] !


[1] En 2011, après en avoir repoussé la reconstruction à une date ultérieure du fait de la crise, la première pierre a été posée en juin 2013. En 2020, le bâtiment baptisé « Humboldt Forum » abritera des surfaces commerciales, un musée dédié aux cultures extra-européennes avec les collections des musées ethnologique et d'art asiatique de Berlin, ainsi que des collections scientifiques de l'Université Humboldt. Il a été proposé de créer dans le musée une salle de silence, en hommage aux victimes du colonialisme allemand (note de 2019).

Liste des articles sur Berlin.