Une histoire sanglante – un thème fréquemment traité

 

Rome Trevi Palais Barberini Le Caravage Judith et Holopherne

La galerie Barberini possède aussi ses Caravage : « Narcisse » et « Judith et Holopherne ». Pour comprendre ce dernier tableau représentant une jolie jeune femme tranchant la tête d’un homme couché d’un coup de glaive, sous le regard curieux et dur d’une vieille femme, encore faut-il savoir de quelle action il s’agit.

Nabuchodonosor aurait envoyé une armée commandée par le général Holopherne pour châtier le peuple juif qui avait refusé de participer à la guerre contre le roi perse Arphaxad.

Holopherne assiège la ville de Béthulie.  Une jeune veuve, Judith, d'une très grande beauté, se présente à Holopherne avec sa servante et des cruches de vin. Ensorcelé par la beauté de Judith, Holopherne organise un banquet au cours duquel Judith l’enivre. A l’issue du banquet, les invités et les domestiques se retirent, laissant Holopherne et Judith ensemble pour ce qui devrait être une partie de plaisir ! Mais Judith, profitant de l’ivresse d’Holopherne, le décapite et, avec l'aide de sa servante, revient à Béthulie où sa tête est exhibée sur la muraille de la ville. Quand les soldats babyloniens découvrent au matin leur chef assassiné, ils s'enfuient. Le récit oppose donc, d’un côté la force et la puissance, la faiblesse et la ruse de l’autre… la supériorité du mâle, trop sûr de lui, « sera anéantie par l’ampleur de son désir ».

De très nombreux peintres ont traité le thème[1]. Mantegna (1495) qui montre Judith, après le meurtre, plaçant la tête d’Holopherne dans un sac tendu par sa servante ; elle semble plus inquiète des soldats qui pourraient arriver que de son crime. Giorgione (1504) qui dessine Judith foulant aux pieds la tête d’Holopherne. Lukas Cranach (1530) peint une Judith en buste, magnifique jeune femme, merveilleusement chapeauté, mettant ses doigts dans la chevelure d’Holopherne comme s’il s’agissait de la fourrure d’un jeune chien. Le Titien (1565) pour qui Judith est une grande dame qui tient dans sa main la tête d’Holopherne, comme si elle la posait sur un petit guéridon ou sur la tête d’un lévrier. Rubens (1616) reprend l’idée de la mise en sac de la tête coupée. Pour Furini (1636) le meurtre vient de s’accomplir et la tête d’Holopherne gît à terre. Pour Julia Lama (1730), au contraire, l’action n’a pas encore eu lieu et Judith prie, pour se donner du courage certainement, devant un Holopherne endormi. Pour Horace Vernet (1829), Judith est dessinée au moment où elle saisit le sabre. Pour Klimt (1901), Judith porte la tête d’Holopherne. De toutes ces Judith, rares sont celles qui montrent la jeune femme en train d’accomplir son crime comme le fait Caravage !

« Ici, ce qui est montré, à la façon d’une véritable leçon de peinture moderne, c’est l’instant jusqu’alors infigurable et central, le coup d’épée en train d’être donné, la lame à mi parcours, au milieu du cou, la tête qui commence à se séparer du corps, tirée en arrière par la chevelure qu’agrippe la main gauche de Judith et trois jets de sang qui giclent sur l’oreiller et le drap »[2].

La Galerie Barberini propose une autre œuvre traitant du même thème, celle de Jan Matsys (vers 1545). Judith, au centre du tableau, très peu vêtue ou plutôt fort dévêtue, brandit dans son poing droit la tête d’Holopherne et dans sa main gauche l’épée. Un corps magnifique, lumineux, une Judith sereine, comme détachée de son action. En arrière plan, d’un côté, la servante tend le sac dans laquelle sera fourrée la tête du général alors que, de l’autre, apparaissent les tentes des armées babyloniennes. C’est l’antithèse du tableau du Caravage !

Si ce thème a été aussi souvent représenté, c’est qu’il jouait un rôle idéologique. La scène correspond à un des quatre moments-clefs de l’histoire du peuple juif où il est sauvé par une miraculeuse intervention divine. Judith est alors le bras armé de Dieu qui sauve son peuple. Ce thème peut également symboliser la Vertu triomphant du Mal, quoique la Vertu m’apparaisse alors bien sanguinaire ; il peut-être aussi, notamment aux XVIe et XVIIe siècle, le symbole de la Contre-réforme catholique combattant l'hérésie protestante.


[1] Un site américain collectionne toutes ces représentations de Judith.