Que nous apprennent tous ces tableaux de Judith et Holopherne ?

 

Rome Trevi Artemisia Gentileschi Judith et Holophernes

Artemisia Lomi Gentileschi (1630), plus encore que Le Caravage, ose une scène d’une véritable boucherie dans laquelle Judith découpe la tête d’un Holopherne qui se défend, mais qui est fermement maintenu par Judith et sa servante… Egorgé comme un cochon, ce qui était certainement plus réaliste !

Le centre du tableau est composé des bras d’Holopherne qui tente de repousser les deux femmes, et ceux de celles-ci qui maintiennent l’homme allongé et lui tranche la gorge. La lumière est concentrée sur les bras blancs, les manches des robes ayant été retroussées. Les tâches de couleur des vêtements, robe jaune et manteau bleu de Judith, manteau rouge de la servante, font ressortir encore les contrastes des bras et accentuent le drame.

Sans faire de psychanalyse trop facile, il faut néanmoins savoir qu’Artemisia Gentileschi avait été violée par un peintre de son atelier. Pour le moins, elle avait une idée de la brutalité nécessaire pour maîtriser un individu que l’on violente. Sa Judith n’est pas une magnifique femme fatale, mais une femme déterminée, qui agit certes pour le bien de son peuple, mais manifestement aussi une femme qui sait s’associer avec une autre pour se venger de la puissance masculine.

Je ne sais pas comment les contemporains ont reçu ces deux tableaux du Caravage et d’Artemisia Gentileschi, mais je suis prêt à penser qu’ils n’ont pas dû apprécier. Et pourtant décapiter un homme ne doit pas être une tâche facile. Déjà, couper le cou d’un poulet exige un bon coup de tranchoir. Pour le cou d’un homme, les bourreaux sont généralement munis d’une grande et lourde hache, bien aiguisée, complétée d’un bon billot de bois sur lequel l’impétrant pose gentiment sa tête. Malgré ces conditions techniques très favorables, l’on sait que les bourreaux ne réussissaient pas toujours leur affaire du premier coup. Alors imaginez l’infâme carnage que cela doit représenter de couper une tête quand on ne possède ni les outils efficaces, ni les accessoires adéquates, aux bonnes tailles. Caravage et Artemisia Gentileschi ont donc encore très largement édulcoré la scène.

Sans être particulièrement prude, c’est personnellement plutôt les Judith dévêtues ou laissant échapper un sein, qui m’apparaissent scandaleuses. La poitrine de la Judith de Jan Matsys est certes fort agréable à regarder, mais c’est une œuvre de voyeurisme ! Le thème religieux n’est ici qu’un prétexte commode pour une exhibition d’un corps de femme pour un commanditaire ecclésiastique peut-être ? Encore que ceux-ci, à l’époque, avaient souvent femmes et enfants.

Nous n’avons peut-être plus tout à fait les mêmes échelles de valeur.

Judith, dans cette histoire sainte, est le bras armé de Dieu pour sauver son peuple. Il était donc inconcevable de montrer la boucherie que constitue la découpe de la tête, faite péniblement, en ahanant et en projetant du sang partout. Opération divine, c’est nécessairement une opération propre, facile, commode, quasi miraculeuse. Judith n’est jamais éclaboussée de sang, même la lame de son épée reste parfaitement immaculée. Elle peut donc aussi être représentée fort dévêtue car elle est l’innocence dont Dieu s’est servi pour protéger son peuple de ces barbares étrangers… Ou représentée très habillée, voire collet-monté, avec un vaste chapeau à plumes en position instable, car son acte est étranger à elle-même.

Le Caravage n’est pas seulement révolutionnaire par ses clairs-obscurs ou l’absence de décors et d’accessoires, il l’est par son naturalisme qui dynamite les conventions picturales, sociales et idéologiques de l’époque. Sa Judith exprime de la répulsion pour ce qu’elle fait, elle en est parfaitement consciente, mais elle l’exécute néanmoins. On peut imaginer que, même traitée par la suite en héroïne par son peuple, elle en gardera le dégout. Nous ne sommes plus dans l’opération divine, miraculeuse, mais dans la réalité humaine où on se salit les mains même si c’est pour une juste cause.

Et toutes ces Judith, jolies nanas, trop lisses, sans regrets ni remords, sans conscience de leur meurtre, m’apparaissent aujourd’hui bien scandaleuses. Je n’aimerais pas tomber entre leurs mains !

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