Des rives qui, autrefois, ne pouvaient s'atteindre que par bateau - Le voyage de Goethe

 

Trentin Lac de Garde Gardesana Occidentale

La zone occidentale du lac, de Salò à Limone, est restée à l’écart du tourisme de masse qui s’est développé sur les rives Sud et Est. Le fait est lié, pour partie, aux caractéristiques de la route nationale SS (Strada Statale) 45 bis, dite « Gardesana Occidentale ». Son tracé, particulièrement sinueux et riche en tunnels, constitue une barrière physique au passage des grands bus de tourisme.

Compte-tenu de la configuration géographique, la montagne plongeant dans le lac, il n’existait pas de route sur la rive occidentale du lac jusqu’à une date très récente. Le tronçon entre Salò et Gargnano fut achevé vers 1914, alors que celui situé entre Gargnano et Riva del Garda, plus au Nord, a été conçu en 1926 et construit entre 1929 et 1931 par un consortium formé entre les provinces et les municipalités concernées. La route a été inaugurée le 18 octobre 1931 et a été baptisée « Méandre » par Gabriele D'Annunzio en raison de son profil sinueux et de l'alternance de l’obscurité des tunnels et du bleu du lac.

Avant cette date les villages de la rive occidentale ne pouvaient être atteints qu’à pied, mais plus généralement en bateau. Les villages, coincés entre la montagne et le lac, étaient constitués d’une rue principale le long de laquelle étaient positionnées les maisons, les façades étant tournées vers la rue, comme à Salo’ ou à Gargnano. Seules quelques placettes, ouvertes côté lac, permettaient d’accéder à l’eau et aux bateaux. A l’époque contemporaine, afin de permettre aux visiteurs d’accéder aux bords du lac, de bénéficier de la vue et d’aménager des équipements de loisirs, les municipalités de Salo’ et de Gargnano construisirent une promenade sur pilotis, le long de la rive, au pied des anciennes maisons des pêcheurs devenues des hôtels ou des maisons de vacances.

Le lac de Garde était situé en dehors des grandes voies de communication, la route de la rive orientale n’étant elle-même réalisée qu’en 1926. La route Nord / Sud, allant d’Allemagne à Rome par le col du Brenner et Vérone, longeait l’Adige dans le Val Lagarina situé à l’Est du lac. C’est le chemin qu’emprunta Montaigne, en 1580, en utilisant un bateau pour descendre la rivière.

« Que je voudrais voir un moment mes amis à mes côtés, pour jouir de la vue qui se déploie devant moi ! J’aurais pu être ce soir à Vérone, mais il se trouvait auprès de moi une œuvre admirable de la nature, un merveilleux spectacle, le lac de Garde. Je n’ai pas voulu négliger de le voir, et je suis magnifiquement récompensé de ce détour »[1].

Quand Johann Wolfgang von Goethe effectue son voyage en Italie, en septembre 1786, et qu’il passe par le lac de Garde, il fait donc un détour volontaire. Faute de routes, il traverse le lac en bateau, ce qui était la seule façon d’aller du Nord au Sud du lac et certainement la façon la plus commode de voyager à son époque même si elle était parfois aléatoire. Parti en début d’après-midi de Torbole (à côté de Riva del Garda), Goethe dû faire étape et rester une nuit à Malcesine dans l’attente de vents favorables le lendemain pour rejoindre Bardolino, au Sud. Profitant de l’occasion, il voulut dessiner les ruines, très romantiques à son goût, du château de Malcesine mais les habitants, peu sensibles encore au sentimentalisme des vieilles pierres, le considérèrent comme un espion autrichien venu étudier les fortifications vénitiennes !

Le grand homme local, c’est Gabriele D'Annunzio, mort à Gardone Riviera en 1938. De lui, aujourd’hui, on se souvient plus de l’homme politique que de l’écrivain, symbole du décadentisme. Poète célèbre, il fut littéralement adulé à la fin de la première guerre suite à ses actions héroïques. En août 1918 il effectue un vol de plus de 1 000 kilomètres pour lancer, au dessus de Vienne, des appels à la fin de la guerre. Cela devint du délire quand, à la tête d’une poignée de volontaires, il s’empara en 1919 de la ville de Fiume (actuelle Rijeka), peuplée en majorité d’Italiens, et dont la Société des Nations pensait faire une entité internationale. Il contraignit les troupes alliées à se retirer. Après l'échec des négociations avec le gouvernement italien, D'Annunzio proclama la « Régence italienne du Carnaro » avec la rédaction d’une constitution aux accents plus lyriques, voire grandiloquents, que juridiques. Le gouvernement italien mettra fin à cette Commedia dell’arte en investissant la ville en janvier 1921.